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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/550

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rumeur, c’était que l’émir avait en effet engagé des pourparlers avec le gouverneur de Mélilla, et que le gouverneur s’y était prêté plus que de raison. En échange de la médiation que l’Espagne aurait exercée au profit de l’émir, il se serait déclaré son vassal et l’aurait aidée à étendre le territoire espagnol autour des présides. Averti de ces négociations interlopes, le gouvernement français en fit des plaintes à Madrid, et le gouverneur de Mélilla fut rappelé.

Les tribus du Rif étaient méfiantes ; si Abd-el-Kader devenait leur souverain, il faudrait d’abord combattre contre l’empereur, qui ne se laisserait pas spolier sans résistance, et puis il faudrait donner au nouveau sultan beaucoup plus d’argent qu’à l’autre, auquel on n’en donnait guère. Bref, la future souveraineté d’Abd-el-Kader n’obtenait pas faveur ; de plus, on savait qu’Abd-er-Rahmane, furieux de la défaite de son maghzen et de la mort du kaïd El-Ahmar, avait ordonné des armemens pour en tirer vengeance. « Tout ce que tu nous a prédit est arrivé, faisait-il dire au consul-général de France ; tu connaissais mieux que nous les ruses diaboliques d’Abd-el-Kader ; il ne lui reste plus que la vengeance céleste à attendre, et c’est à nous de faire disparaître de ce monde la trace même de ses pas. Tu vas voir ce qui adviendra de lui et de ses partisans. » En style marocain, tu vas voir ne devait pas être pris, comme en français, dans le sens d’une exécution immédiate. Tout se faisait par poids et par mesure.

Cependant un incident inopiné vint substituer aux lenteurs habituelles de la cour de Fez une allure un peu plus vive. Quand, l’année précédente, la grande émigration des Beni-Amer s’était séparée de la deïra pour porter son campement dans l’intérieur du Maroc, c’était avec l’espoir d’y trouver une existence meilleure ; déçue dans son attente, elle avait manifesté l’intention de revenir au bercail, c’est à-dire à ses anciens campemens sur la terre algérienne. Il ne convenait pas à l’empereur de laisser sortir de ses états un contingent si considérable ; en effet, c’était une population de 8,000 âmes, qui pouvait fournir 2,000 fusils et 800 chevaux de guerre.

Le kaïd Feradji, délégué du prince Mouley-Mohammed, commandant en chef des troupes impériales, vint, avec 3,000 cavaliers, intimer à la tribu l’ordre de lui livrer ses chevaux et ses armes, et de se mettre immédiatement en chemin pour l’ouest, où l’empereur avait résolu de l’interner. Tous à cheval, la crosse du fusil sur la cuisse, les grands des Beni-Amer firent au kaïd cette fière réponse : « Nous sommes venus de notre propre mouvement demander un asile à Mouley-Abd-er-Rahmane ; il nous l’a accordé ; aujourd’hui, sans que nous ayons commis la moindre faute, il veut, au mépris des droits de l’hospitalité, nous désarmer et nous faire prisonniers !