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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/525

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transformation gouvernementale en France. Sa parole était écoutée, son exemple suivi. Les souverains voyaient en lui le défenseur résolu de leurs trônes et l’adversaire implacable de la révolution. Mais, ostensiblement, dans les paroles qu’il échangeait avec notre ambassadeur, il se défendait de tout sentiment hostile pour l’élu du suffrage universel.

« L’empereur Nicolas, écrivait le marquis de Castelbajac, notre ministre à Pétersbourg, est un prince très excentrique, très difficile à connaître, tant il y a de disparate entre ses qualités et ses défauts. Il inspire la crainte et le respect à sa famille et à tout ce qui l’entoure ; il est ami sûr et souvent d’une délicatesse de cœur comme une jeune femme romanesque, et puis dur, intraitable pour les moindres fautes, et ne revenant jamais quand il a brisé un de ses instrumens. Il a un jugement droit et sain que l’adulation de ses courtisans, et même celle des rois ses alliés, peut obscurcir parfois, mais non altérer complètement. Il est très sensible à la confiance et très blessé de la méfiance ; il est très sensible aussi, non pas précisément à l’éloge, mais à l’approbation de ses actes, et c’est toujours entre ces deux écueils qu’il faut marcher avec lui. C’est une position difficile pour un diplomate étranger qui a à sauvegarder à la fois sa propre dignité et, ce qui est plus important, celle du gouvernement qu’il représente. Toutefois, il est bien disposé personnellement et même politiquement pour le prince Louis, et, bien qu’il en coûte à son caractère entier d’agir contrairement à ses principes hautement proclamés, il ne nous suscitera ni obstacles ni embarras sérieux. Mais il faut sans cesse combattre des correspondances malveillantes qui ne manquent pas. Heureusement qu’il est franc et vaut mieux à lui tout seul que tous ses ministres et tous ses courtisans. »

Le général de Castelbajac, dans ses épanchemens avec M. Thouvenel, disait encore : « Les rapports de la diplomatie officielle, et surtout ceux de la diplomatie occulte [1] qui arrivent de Paris, ne me facilitent pas la tâche. Ils détruisent l’effet de mon langage. Les correspondances de M. de Kisselef, cependant, ne sont pas malveillantes pour le prince-président, mais elles se ressentent de ses relations sociales ; il a de la peine à se dégager des vieux politiques, des hommes éminens sans doute, qu’on était habitué, à considérer

  1. Il y avait à cette époque, à Paris, tout un essaim de grandes dames russes qui, adonnées à la politique, envoyaient à Pétersbourg de piquantes chroniques sur les salons et sur l’Elysée. M. de Castelbajac faisait allusion aux correspondances de Mme de Kalergi, de Mme de Seebach, la fille de M. de Nesselrode, de la princesse Mentchikof et de la princesse de Lieven.