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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/483

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raux américains. Il est résolu à défendre ses intérêts, s’il ne s’agit que de ses intérêts commerciaux ou maritimes ; il se défendrait courageusement s’il était attaqué ou menacé par la force. C’est déjà beaucoup qu’une telle question s’élève ; mais, de plus, et c’est ce qui fait la gravité de cette complication nouvelle, le Canada n’est pas seul en cause. Bien qu’il jouisse d’une semi-indépendance, il est sous la suzeraineté anglaise, il relève de la couronne britannique. C’est l’Angleterre qui est forcément engagée dans le débat, et quelques journaux de Londres, un peu trop prompts sans doute, ont répondu assez violemment, même par des menaces, au défi américain. Le ministère de la reine ne va point aussi vite assurément ; il n’en est point à croire, dès ce moment, toute conciliation impossible. Lord Salisbury, dans les instructions qu’il a adressées au gouvernement d’Ottawa, s’efforce de le mettre en garde contre tout ce qui pourrait « surexciter les sentimens d’hostilité qui se font jour aux États-Unis contre le Canada. » Le gouvernement anglais n’a visiblement aucune envie de se laisser entraîner dans une querelle avec les États-Unis. Il compte un peu sur le temps ; il paraît vouloir provisoirement invoquer le bénéfice d’un ancien traité qui obligerait le cabinet de Washington à notifier deux ans d’avance tout changement dans les conditions de transit des marchandises canadiennes ; mais les Américains semblent peu disposés à admettre l’interprétation anglaise du traité, et se croient, au contraire, libres d’exercer leur droit à tout instant sans dénonciation à longue échéance. On n’est pas d’accord, et les incidens peuvent ne pas attendre les négociations.

Tout ce qui sera possible, l’Angleterre le fera certainement pour éviter un conflit ; elle épuisera tout. La situation n’est pas moins assez délicate, précisément parce qu’elle se complique d’intérêts et de passions politiques, de toutes ces ardeurs d’une lutte électorale. Les partis américains ne s’inquiètent pas de ce qui peut résulter des excitations qu’ils propagent, des susceptibilités qu’ils éveillent dans cette honnête population canadienne justement jalouse de son indépendance, des difficultés qu’ils risquent de susciter dans les rapports internationaux. Ils ne s’arrêtent pas pour si peu, ils se servent de toutes les armes jusqu’à se blesser eux-mêmes, et avant que le scrutin présidentiel soit fermé, avant que le vote ait décidé si M. Cleveland doit rester à la Maison-Blanche ou s’il aura pour successeur M. Harrison, l’imprévu pourrait tout précipiter ou tout aggraver. S’il n’en est rien, si tout s’apaise, ce sera fort heureux ; cette question canadienne, si imprudemment soulevée aux États-Unis, n’est pas moins provisoirement pour l’Angleterre un point noir au-delà des mers.

CH. DE MAZADE.