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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/457

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pas ; et, si nous essayons de lire dans l’avenir, que de temps, où nous ne serons plus ! Si nous franchissons par la pensée les bornes de notre planète, que de mondes parmi lesquels le nôtre n’est qu’un point perdu dans l’immensité de l’infini ; mais si nous nous réaffirmons dans les limites mêmes de ce « petit cachot où nous sommes logés ; » quel orgueil, ou plutôt quelle ridicule vanité de nous en croise le centre ! Ce lieu-commun de la théologie chrétienne, c’est Buffon, le moins « pieux » de nos grands écrivains, qui l’a renouvelé en en faisant l’objet d’une démonstration proprement scientifique. En écrivant sa Théorie de la terre, et plus tard en la complétant par ses Époques de la nature, c’est lui qui nous a révélé quel accident n’était à la surface du globe que l’existence de l’humanité. Et c’est lui qui, de tous les philosophes du XVIIIe siècle, a ainsi le plus fait pour débarrasser la science de cette adoration de l’homme qui n’était pas le moindre obstacle qu’elle eût rencontré jusqu’alors à ses progrès. Tandis qu’en effet la philosophie de Voltaire, celle de Montesquieu, de Rousseau, de Diderot, sont essentiellement des philosophies sociales, si l’on peut ainsi dire, des philosophies dont le progrès ou la réformation de l’institution sociale est le commencement et la fin, la philosophie de Buffon, prenant son origine dans celle même des mondes, et prolongeant ses suites au-delà de l’existence de l’espèce, a ouvert l’infini à la pensée humaine. Depuis l’Histoire naturelle, il ne nous est plus permis ni possible de nous placer au centre de l’univers, et cette apparente déchéance est peut-être l’un des progrès les plus considérables qu’il y ait dans l’histoire de l’esprit humain.

Je ne veux pas dire que Buffon en soit l’unique ouvrier, ni seulement que son Histoire naturelle ait pour objet d’insinuer cette idée. Mais elle l’insinue, voilà le fait ; et elle l’insinue de toutes les manières ; et il suffit que Buffon en ait eu conscience pour que l’on soit en droit de lui en faire honneur. Est-il d’ailleurs besoin d’en montrer longuement l’importance ? Combien de temps, par exemple, la science de l’homme lui-même a-t-elle vu son progrès uniquement retardé parce que l’on persistait à faire de l’homme un être à part dans la nature, et que l’on ne voulait pas, selon l’expression de Buffon, « le ranger dans la classe des animaux, auxquels il ressemble par tout ce qu’il a de matériel, dont l’instinct est peut-être plus sûr que sa raison et l’industrie plus admirable que ses arts ? » Mais du jour qu’en effet nous nous y sommes rangés, de ce jour l’anatomie comparée et la physiologie générale sont nées, et la gloire en revient à la publication de l’Histoire naturelle.

Il faut encore ajouter que, pour faire valoir à cette idée tout son prix, Buffon a justement trouvé ou inventé, comme l’on voudra, le caractère de style qu’il fallait. C’est ce que n’ont pas compris les Marmontel et les d’Alembert, que le style de Buffon, emphatique lorsqu’il décrit les