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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/455

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là où les contradicteurs de Buffon avaient vu des cadres rigides, nous n’apercevons plus aujourd’hui que des limites changeantes, incertaines, confuses ; et tout ce que la philosophie zoologique de Linné ou de Cuvier avait jadis d’autorité, c’est celle de Buffon qui l’a reconquis parmi nous. « Il n’y a pas un seul dessein, un seul plan, il y en a quatre, disait Flourens : il y a un plan des vertébrés, il y a un plan des mollusques, il y a le plan des insectes, et le plan des zoophytes ; » et il ajoutait avec son habituelle confiance : « C’est ce que nous savons tous aujourd’hui, et ce que Buffon ne pouvait savoir. » Nous, cependant, on nous enseigne précisément le contraire de ce que Flourens croyait si bien savoir, et, de ces quatre plans, pour voir ce qu’il subsiste, le lecteur n’a qu’à parcourir l’Origine des espèces ou l’Histoire naturelle de la création.

Qu’on nous pardonne cette insistance. La plupart de nos historiens de la littérature ont un préjugé contre Buffon, et ce préjugé consiste à croire non-seulement que la science de Buffon a été, comme on dit, dépassée, mais encore que Buffon n’était pas un savant, que ses théories seraient écroulées tout entières, qu’on risquerait, à lire son Histoire naturelle, d’y prendre les idées les plus fausses, les moins conformes à l’état présent de la science. Ce n’est pas se faire de la science elle-même une idée très juste, et c’est s’en faire une moins juste encore de Buffon et de son œuvre. La science ne procède point ainsi par subversions totales ou révolutions entières ; dans l’œuvre d’un savant illustre, d’un physicien du XVIIe siècle ou d’un mathématicien du temps de Louis XIV, il demeure toujours une part de vérité considérable ; et-particulièrement, dans celle de Buffon, il faut d’abord savoir qu’il y en avait une plus grande ou aussi grande que dans celle même de quelques-uns de ses successeurs. Mais il a eu d’autres mérites encore, plus proprement littéraires, si l’on peut ainsi dire, et qu’il semble, eux aussi, quand on parle de lui, que l’on n’apprécie point à leur véritable valeur.

Tel est ce mérite, si considérable, et qui n’appartient guère dans l’histoire de toutes les littératures qu’à de très grands esprits, d’avoir étendu le domaine lui-même de la littérature, et conséquemment de l’action littéraire, en y faisant entrer ce qui n’y était pas jusqu’alors contenu. Si l’on se place à ce point de vue, ce que l’auteur du Discours de la méthode et celui des Provinciales avaient fait cent ans auparavant pour la philosophie et la théologie même, de les tirer de l’ombre des écoles et de les produire au grand jour, de les traduire dans la langue de tout le monde, et de les rendre accessibles à la presque universalité des lecteurs, Buffon, dans le même temps que Montesquieu le faisait pour le droit public et la législation comparée, l’a fait, lui, pour l’histoire naturelle, et généralement pour la science. D’autres