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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/454

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plus franc de ne jamais nier, que, sans une hypothèse qui la suggère, il n’y a pas d’expérience possible ; et quand l’expérience est faite, on a également reconnu qu’elle n’avait de signification, de sens, et de portée qu’autant qu’elle concourait à vérifier ou à détruire quelque hypothèse antérieure. Aucun savant n’observe pour observer ni n’expérimente en quelque sorte à vide ; et le poète même ou le romancier n’a pas besoin d’une imagination plus inventive et plus souple. Ainsi l’a bien entendu Buffon. Pas plus que la science de l’homme, la science de la nature ne comporte à ses yeux la certitude mathématique ; pour lui comme pour beaucoup de nos savans, comme pour les plus illustres, comme pour un Claude Bernard et comme pour un Darwin, — je ne nomme ici que des morts, — les lois ne sont pas les « rapports nécessaires » qui dérivent de la nature des choses, mais plutôt les rapports « probables » ou « possibles ; » et l’hypothèse est légitime, puisqu’on ne saurait s’en passer, toutes les fois qu’elle répond à de certaines conditions. Or, ces conditions, si Buffon les a généralement observées, et si l’hypothèse l’a conduit lui-même à quelques-unes de ses plus belles découvertes, n’est-il pas étrange qu’en lui reprochant l’abus qu’il en a fait, on oublie d’ajouter, — ou plutôt de dire d’abord, — qu’il leur doit le meilleur de son œuvre ? si bien qu’en vérité ce n’est pas aux progrès de la science qu’il faut imputer la diminution de sa gloire, mais peut-être à l’incompétence et à l’étroitesse d’esprit de quelques-uns de ses juges ?

Car il n’y a pas jusqu’au reproche qu’on lui fait d’avoir dit qu’il n’y aurait dans la nature « que des individus, » et « que les genres, les ordres et les classes n’existent que dans notre imagination, » sur lequel on ne pût le justifier. M. Emile Montégut, dans ses Souvenirs de Bourgogne, l’en a même loué comme de l’une de ses inventions les plus heureuses. « Nous prêtons à la nature des plans d’académicien, dit-il ; la nature n’a pas de plan ; elle n’a qu’un but, qui est de créer, et elle crée, non des espèces ni des genres, mais des individus et rien que des individus. » A quoi l’on a bien souvent répondu que sans doute les groupes mal faits n’existent que dans notre imagination, mais que les groupes naturels, ou bien faits, existent dans la nature, — ce qui n’est pas répondre, puisque c’est répondre par la question même. Elle n’est d’ailleurs ni facile ni claire ; et la philosophie scolastique a vécu trois cents ans de cette discussion presque unique, savoir : si les espèces et les genres ne sont que des mots, verba et voces, prætereaque nihil, ou au contraire s’ils sont réels et indépendans en quelque manière de la succession des individus qui les constituent dans le temps. Je dis seulement que, depuis une trentaine d’années, la doctrine de l’évolution a incliné la disposition générale des esprits, et la science elle-même, dans le sens de Buffon. On a renversé les barrières que l’ancienne histoire naturelle avait prétendu dresser à jamais entre les espèces ;