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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/453

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l’autorité de son nom des théories et des erreurs qu’il a fallu plus de temps et de travail pour détruire qu’il ne lui en eût fallu à lui-même pour en apercevoir le caractère décevant. De telle sorte que ni les savans, qui lui trouvent trop de « littérature » et « d’imagination » pour eux, ne l’acceptant comme l’un d’eux, ni les littérateurs, qui le trouvent trop savant et surtout trop spécial, ne le reconnaissant non plus pour un des leurs, il flotte, pour ainsi dire, avec sa renommée, des savans aux littérateurs ; chacun d’eux se récuse quand il s’agit d’en porter un jugement complet ; et sa gloire ne souffre de rien tant que de ce qu’il avait cru lui-même qui l’éterniserait.

On pourrait beaucoup parler sur chacun de ces points. « Il n’y a pour ainsi dire pas une seule question relative à l’organisation, à l’évolution et aux fonctions des diverses formes de la matière inanimée ou vivante qui n’ait fourni à Buffon l’objet de quelque conception prophétique. » Ainsi s’exprimait, il n’y a pas longtemps, dans l’excellente, mais un peu longue Introduction, qu’il a mise à la dernière édition des Œuvres complètes de Buffon, M. J.-L. de Lanessan. En effet, quelques-unes des plus graves « erreurs » de Buffon, de ce que l’on appelait ses « erreurs » à l’époque où l’histoire naturelle de Cuvier régnait souverainement dans l’école, on les a vues redevenir des « vérités » depuis que l’histoire naturelle de Cuvier a elle-même été remplacée par celle de Darwin et d’Häckel. Si maintenant M. de Lanessan n’exagère pas à son tour quand, non content d’attribuer à Buffon la « paternité » des théories de la lutte pour l’existence et de la sélection naturelle, il ajoute que, pour la sélection artificielle, « nul, sans en excepter Darwin, ne l’a mieux emprise et plus exactement dépeinte que Buffon ; » c’est ce que nous ne prendrons pas sur nous d’affirmer. Mais ce qui est assurément certain, c’est que les hypothèses de Buffon, comme avant lui quelques-unes de celles de Descartes, portaient plus loin que les contradictions que leurs successeurs en ont faites. Aux environs de 1850, toute une partie de l’œuvre de Buffon passait pour être à bas, dont on peut dire qu’elle s’est relevée de ses ruines, et c’en est la partie qui touche à ce que l’histoire naturelle a elle-même de plus profond et de plus mystérieux. Il est bon de le savoir, et de le répandre. Par une de ces interversions plus fréquentes qu’on ne le croit dans l’histoire de la science, les vérités de 1850 sont devenues les erreurs de 1888, et c’est « l’aventureuse » imagination de Buffon qui triomphe parmi nous des savantes « observations » de Flourens.

De même pour ses hypothèses, et l’abus que l’on veut qu’il en ait fait. C’était aussi la mode, en ce temps-là, parmi nos savans, que de proscrire l’hypothèse ; ils ne voulaient que des « expériences ; » et c’était pour nous faire croire que la science n’enregistrait que des certitudes. Mais on a reconnu depuis lors ce qu’il eût été plus simple et