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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/417

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diadème au front, entourée d’infirmes dégoûtans, dont elle panse de sa main les plaies horribles, voilà une hardie conception. Et comme elle est rendue ! Au centre, un de ces teigneux se penche sur un large bassin, et la reine, debout dans la plus simple attitude, et soutenant d’une main la tête du malheureux, de l’autre promène une éponge sur les hideux ulcères. On devine à sa physionomie son effort surhumain. Mais bien plus contrariées sont les femmes qui l’accompagnent, portant ses ustensiles. A gauche, un autre lépreux, assis à terre, dénoue ses bandes ; à droite, une vieille femme accroupie, d’une pose admirable, bénit de ses regards la bienfaitrice, et, derrière elle, deux autres infirmes, dont l’un porte la main à ses plaies avec des cris. Impossible de traduire avec plus de franchise les dernières laideurs de l’humanité. Et pourtant il n’y a rien de trop : la mesure est juste, d’autant plus que les figures aimables ou sympathiques, — la reine, ses suivantes, la vieille femme, — font le contrepoids des horreurs étalées.

Cette toile, comme le Saint Thomas, devrait être le modèle de tous ceux qui veulent faire du grand style sans apparat. Jamais l’art savant n’a été mieux déguisé. Les figures et les groupes, comme par hasard, se balancent en perfection, et, dans chaque détail, il y a à la fois un sens moral et une valeur pittoresque. Et n’est-il pas bien curieux aussi que Murillo ait peint ces merveilles pour don Juan converti ? Oui, don Juan de Maraña, ou Mañara, celui dont Mérimée a conté l’étrange histoire, n’est point un mythe. Il avait bel et bien épouvanté Séville de ses crimes, et l’édifia de sa conversion, après qu’il eût vu, dans une vision fantastique, passer son propre enterrement. Et ce fut dans cette église de la Caridad, fondée par lui pour donner la sépulture aux noyés et aux suppliciés, que Murillo, devenu l’ami du pénitent, suspendit ses plus beaux chefs-d’œuvre ! En fait de romanesque, cela ne vaut-il pas toutes les aventures des peintres d’Italie ?

Ne quittons pas Murillo naturaliste sans donner un coup d’œil à la célèbre Légende du patricien, ces deux toiles éblouissantes qu’un hasard fort ingénieux a placées dans le même salon de l’académie Saint-Ferdinand, à côté de la Sainte Elisabeth, comme pour prouver, par le plus saisissant contraste, la prodigieuse variété de moyens ou se plaisait le maître. Appelées communément medics puntos, ou demi-cercles, en raison de leur forme, elles ornaient jadis deux tympans de l’église Santa-Maria-la-Blanca, à Séville.

Le sujet en fut conseillé à notre artiste par un chanoine de ses amis, don Justino Neve ; pour l’accepter, il fallait bien un vif désir d’échapper à la monotonie des récits liturgiques et ce goût déterminé des choses familières que nous lui connaissons. Tout