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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/409

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— sans parler de la décoration des palais royaux, — a-t-il été amené à dépenser tant de génie et de temps pour peindre l’intérieur de la fabrique de tapis de Madrid, pas un document ne nous le révèle. Mais quel que soit ce hasard, bénissons-le, nous surtout, Français de 1888, qui cherchons l’idéal pittoresque dans les humbles travailleurs.

Qu’y a-t-il ici ? Cinq ouvrières occupées à filer, à dévider ou à carder de la laine. Dans le fond, il est vrai, on aperçoit, par une large baie, trois élégantes señoras qui admirent et marchandent, sans doute, une tapisserie, mais elles sont tout à fait à l’arrière-plan et dans la demi-teinte ; et si le magasin de vente se trouve naturellement placé à côté de la fabrique, c’est l’atelier qui occupe le premier et le second plan, qui constitue le tableau. L’intérêt de l’œuvre est tout entier dans ces cinq pauvres femmes et dans leur travail. On le voit, nos jeunes modernes n’ont rien inventé. Eh ! dira-t-on, il n’est pas difficile de nous intéresser à cinq jolies Madrilènes, à cinq manolas bien choisies ! Erreur ! De ces fileuses, hilanderas, qui ont donné leur nom au tableau, une seule est à peu près jolie, deux sont vieilles, et aucune, certainement, ne songe a coqueter avec le spectateur. L’une relève un rideau, celle d’à côté file à son rouet, une autre carde, la quatrième dévide, et la cinquième reçoit ses pelotons ; tout cela avec l’insouciance placide, la résignation, l’absence de pensées des ouvriers attelés à une tâche qui n’éveille guère leur intelligence, mais leur donne tranquillement le pain quotidien. Ainsi, pas l’ombre d’une idée, d’un sentiment, d’un motif quelconque. Où donc, alors, est l’intérêt ? Tout simplement dans la mise en œuvre.

Cette salle nue d’atelier, l’artiste l’éclaire par une large fenêtre latérale qu’on ne voit pas, et qui est le prétexte de ce magnifique rideau rouge relevé par une jeune ouvrière. Ce rideau est une trouvaille, d’abord parce qu’il suffit à décorer la nudité de l’atelier et qu’il est en même temps le point de départ d’une gamme superbe de tons rouges déployée sur toute la composition, par les vêtemens ou les accessoires, et coupée seulement de vert et de tons neutres, avec quelques éclairs de blanc et de carnation. Nous sommes en pays chaud, et le peintre a la grande ressource de montrer des bras, des jambes et des épaules nues. Cette combinaison si heureuse de nuances, la lumière bien ménagée qui les éclaire à flots, qui varie et harmonise leurs valeurs, qui jette partout des reflets et répand une atmosphère dorée ; au fond, cette large baie en arcade qui laisse Voir comme une abside éblouissante de clarté où scintillent les riches costumes et les tapisseries, tout cet ensemble offre aux yeux la plus splendide et la plus charmante symphonie de couleurs. A cette époque, Velasquez était arrivé à