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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/406

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encore et tout autant par son style, par sa manière de composer le tableau et d’en présenter les figures.

Ce style est une sorte de compromis entre son réalisme instinctif, que nous avons vu si violent dans le Bacchus, et les grandes leçons de noblesse et d’élégance dont Velasquez s’est pénétré en Italie. Rien n’est curieux et instructif comme le spectacle de cette discipline acceptée par le plus vigoureux génie, dans la mesure strictement nécessaire. Au contact des vénitiens et des Florentins, il ne s’est pas amoindri, mais dompté. C’est l’étalon entre les jambes nerveuses d’un maître écuyer, qui fait des bonds et des voltes, mais ne s’emporte pas, et reste élégant et superbe dans sa fougue. Le dessin d’abord est aussi sûr et correct que chez n’importe quel Italien. Sous ces armures damasquinées d’or et sous ces brillantes écharpes, sous ces pourpoints chamarrés ou ces loques sombres, palpitent les corps les plus vrais et les plus vivans. Le peintre ne se soucie pas de les détacher de l’air ambiant par la ligne pure, par une démarcation nette ; il les présente en ronde bosse et les fait tourner comme des corps réels. Sous ces dégradations de tons qui lui servent à accuser le relief, on sent un torse et des membres, on reconnaît l’anatomiste consommé. Comment aurait-il pu, sans cette rigoureuse exactitude, donner avec tant de bonheur à ses personnages des attitudes, tantôt si abandonnées, tantôt si violentes et hardies ?

Mêmes leçons de l’Italie et mêmes perfections cachées dans l’ordonnance des tableaux. Mais, avant d’en parler, disons un mot de ce que j’appellerai le point essentiel et caractéristique du génie de Velasquez, qualité qui se trouve être précisément la plus indispensable de toutes à l’école naturaliste : je veux dire l’art de donner la vie. Si vous voulez Voir quel Prométhée est Velasquez, comparez ses portraits à ceux de ses rivaux. Qu’ils viennent d’Italie, de Flandre ou de Hollande, les portraits, — je ne parle que de ceux des plus grands maîtres, — sont, à de rares exceptions près, des personnages qui posent devant le public, et si j’ose m’exprimer ainsi, se sentent regardés. Quelquefois cette conversation muette du personnage avec le spectateur se traduit par une suprême ironie ou un dédain sans bornes, comme chez la Joconde, le César Borgia, ou le Philippe II. Les héros de Van Dyck posent avec une fierté mélancolique, ceux de Rubens et de Rembrandt avec bonne humeur, ceux de Franz Hais avec une joviale gaîté, comme si chaque artiste prêtait à son modèle quelque chose de son propre tempérament ; mais tous, en somme, se composent plus ou moins pour le public.

Eh bien ! les personnages de Velasquez, qu’ils soient calmes,