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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/402

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élèves des natures mortes, tradition sévillane que nous retrouverons chez le maître de Murillo. Diego, d’ailleurs, comme tout grand artiste, sentait déjà que le meilleur professeur, c’est la nature, et il avait pris pour domestique un modèle, c’est-à-dire un jeune paysan qu’il pourtraictait sans cesse dans toutes les postures. C’est à des traits pareils qu’on reconnaît le vrai démon de l’art. Au bout de cinq années cependant, le futur grand homme n’en était venu à peindre que ce tableau du Prado, l’Adoration des rois, dont nous parlions, où l’absence totale de couleur, les ombres traitées à la manière de Ribera, la raideur des personnages qui semblent des mannequins, et le manque de modelé et de relief, montrent à quel point ce génie sommeillait encore. C’est là un exemple utile et réconfortant.

N’exagérons rien cependant ; si cette toile est d’un écolier, la fermeté du dessin, le style des draperies, et, dans la raideur même des personnages, je ne sais quel accent individuel et énergique, attestent une main hardie et qui déjà ne dépend plus de personne. Ce que sera cet écolier, on ne peut pas le deviner, mais on peut prédire que ce sera un peintre puissant et original. En attendant la gloire, le résultat de ce premier succès fut de dénouer un roman d’atelier, et Diego de Silva (c’était son vrai nom) épousa à vingt ans la fille de son maître. Juana Pacheco n’était pas précisément jolie, pour une Sévillane surtout. Mais elle avait le cœur tendre et passionné des filles de son pays, et le grand artiste ne manquait d’aucune séduction. Son petit portrait de Munich, peint de sa propre main, nous le montre, à l’âge de trente-cinq ans environ, très brun, avec le front haut et d’épais sourcils noirs qui voilent des yeux très enfoncés et brillans de flammes. Au-dessous d’un nez fin et droit, la moustache retroussée du temps corrige une mâchoire un peu forte. Il y a, dans cette physionomie grave, hardie et nuancée de dédain, un soldat, un artiste et un penseur. C’est bien l’ami du général Spinola et le peintre guerrier de la Reddition de Bréda.

L’Adoration des bergers, à la National-Gallery, et l’Aguador de Séville, appartiennent aussi à cette première jeunesse du peintre, qui, ambitieux de s’établir à Madrid, y arriva enfin à l’âge de vingt-quatre ans. Aussitôt la protection du comte-duc d’Olivarès, qu’il paya par la suite d’une si vaillante fidélité, lui vaut un portrait équestre de Philippe IV et un succès tel, que le jeune roi l’attache à son service, plus particulièrement que les artistes décorés du titre officiel de peintres du roi. Ce portrait est malheureusement perdu, et il nous reste bien peu d’ouvrages de cette époque pour suivre la marche ascendante de Velasquez : un portrait de sa femme, en sibylle, un du fameux poète Gongora, un autre en pied de Philippe IV,