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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/386

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Il en faut prendre son parti, rien n’est plus à créer en peinture. Tout est dit, tout est fait, depuis cinq siècles que l’on barbouille des toiles ou des murailles. Pas un genre, pas un style, pas même un procédé technique dont on ne trouve dans le passé des modèles achevés. Les soi-disant nouveautés de style, les prétendues trouvailles d’exécution dont on fait si grand tapage depuis dix ou douze ans, datent de deux ou trois siècles. Ne connaissez-vous pas certaines œuvres de Rembrandt, des paysages, par exemple, qui sont du pur impressionnisme ? Et les peintres, qui, sous le prétexte d’une lumière plus naturelle, rejettent comme une vieillerie la perspective, que font-ils, sinon renouveler les primitifs d’Italie, de Flandre ou d’Allemagne ? Seulement ceux-ci suppléaient à leur pauvreté technique par un sentiment et un charme dont nos modernistes ne se mettent guère en peine.

Mais il ne s’agit pas ici des mystificateurs. Je m’adresse à ces peintres sincères, à ces chercheurs de la vérité, qui proclament comme un dogme l’imitation littérale de la nature, et je leur dis : Rappelez-vous que jadis des maîtres divins ont réalisé, avec la dernière perfection, toutes les théories et même tous les procédés qui vous sont chers : et comme ces maîtres sont trop rares au Louvre, tâchez de les aller voir au-delà des Pyrénées.

— Pourquoi pas en Hollande ? me dira-t-on. C’est plus près, et cela vaut tout autant. — Je ne le crois pas. Sans parler de l’éclairage factice de la peinture hollandaise et de ses proportions presque toujours exiguës, qui suffiraient à écarter d’elle notre jeune école, le naturalisme des maîtres de Hollande, j’entends des plus grands, est, — j’ose le dire, après avoir beaucoup vu les uns et les autres, — moins vrai, moins naïf, moins profond que celui des Espagnols.

Oui, un naturel absolu, et que l’on dirait spontané et irréfléchi, c’est là, plus encore que la puissance du pinceau et la magie des couleurs, le charme souverain de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, de Ribera, de Goya. — D’où leur vient à tous ce penchant irrésistible et passionné pour la vérité réelle et même triviale ? Ce n’est pas un système : c’est une qualité de race qui a éclaté dès l’âge adulte de leur école. Bien avant les Hollandais, ils ont vu et goûté un idéal pittoresque dans le peuple, dans les paysans malpropres et demi-sauvages, dans les artisans grossiers, les mendians et les soudards, qu’ils revêtent d’ailleurs très souvent des noms les plus héroïques et les plus sacrés. Mais cette nature humaine dont ils aiment tous les aspects, ils ne croient pas possible de la représenter sous d’autres proportions que celles que Dieu lui a données. La peinture en réduction, et, à plus forte raison, la peinture à la loupe, est le contraire même du tempérament espagnol.