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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/366

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constructions colossales, il mal di pietra, toujours prêt à pousser en avant les municipaux plutôt qu’à les retenir. Des gens fort entendus lui reprochent d’avoir inauguré un procédé qu’ils nomment « l’imprévoyance préméditée, » ou le système « de la ruine par la magnificence. » Et comment le directeur des travaux, le ministre de la dépense, ne séduirait-il point nos édiles lorsqu’il fait miroiter devant eux ses plans grandioses ? Oyez plutôt le tentateur, quand il vient leur proposer de mordre sur l’emprunt de 250 millions, quand il excuse le gaspillage universel et plaide les circonstances atténuantes : « L’équilibre a été rompu, parce qu’en augmentant les dépenses de 20 à 30 millions par an, le conseil n’a pas créé de ressources correspondantes ; les finances de la ville se trouvent dans une mauvaise situation, et il est à craindre qu’on ne soit obligé de demander des ressources nouvelles… En attendant, l’administration est obligée de vivre d’expédiens. Elle ne vient donc pas soutenir que son budget est irréprochable ; elle demande à prélever sur les fonds d’emprunt des dépenses qui, jusqu’ici, étaient payées sur le budget ordinaire ; mais le moyen de faire autrement ? On aurait pu craindre que cette combinaison ne fût pas agréée par le gouvernement ou par le parlement. L’administration a été assez heureuse pour vaincre toutes les résistances. Tous les pouvoirs intéressés, et le conseil tout le premier, ont admis cette procédure qu’on a suivie en 1886 et grâce à laquelle on a pu traverser la crise : pourquoi n’en serait-il pas de même cette année ? Ce procédé n’est pas incorrect, puisqu’il a été approuvé par tout le monde. »

On croit rêver lorsqu’on entend un homme de la valeur de M. Alphand avancer qu’un procédé qui a l’approbation de tout le monde n’est pas incorrect. Tout le monde, c’est un peu comme l’opinion publique que chaque orateur fait à son image : une opinion de poche fabriquée dans les commissions et les directions. Quand tout le monde a tort, tout le monde a raison. Quant aux contribuables, ils se sont perfectionnés depuis Mazarin : ils paieront sans même crier. Lors du nouvel emprunt, certains membres de l’opposition insinuaient qu’il eût mieux valu retrancher les dépenses superflues, attendre que l’équilibre fût rétabli, l’épargne réalisée : on leur expliqua qu’ils étaient assurément des hommes vertueux d’après les idées du passé, mais que, d’après les nouveaux principes, il n’y avait de nécessaire que le superflu, et qu’une grande dame comme la ville de Paris ne pouvait vivre chichement comme une petite bourgeoise. Il suffit, d’ailleurs, de tourner le robinet, l’emprunt coulera à jet continu, fleuve généreux qui enrichit les riverains de son fertile limon, source aussi inépuisable que la planche à assignats ; s’il menaçait de tarir, il n’y aurait qu’à le rendre forcé. C’est