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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/352

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langueur, d’une souffrance délicieuses ; chaque note semble s’attarder et retenir l’instant qui passe. Juliette s’éloigne et revient encore. Elle disparaît enfin, sa lampe s’éteint, et dans la nuit s’élève de nouveau la phrase d’orchestre par laquelle a commencé l’acte. Roméo, du geste et de la voix, adresse à sa fiancée un dernier baiser, une suprême bénédiction d’amour. Elle ne rouvrira plus sa fenêtre comme Marguerite ; elle ne livrera pas aux influences de la nuit une âme troublée. Dans ce jardin, la nature se tait et sommeille ; les fleurs n’ont point de dangereux parfums, le démon n’est pas là. Repose en paix, sommeille, murmure Roméo, et Juliette s’endort ; ses yeux se ferment quand meurt sous le feuillage l’adieu du bien-aimé.

Après le duo des fiançailles, le duo nuptial ; après les mutuelles promesses, la possession réciproque et les communes extases. Une des grandes qualités de cet autre duo, c’est qu’il n’est pas trop long. A l’inverse du duo de Tristan, il ne pèche par aucun excès : ni de sentiment, ni de durée. Et cependant il ne manque ni de développement ni de passion. Je t’aime, ô Roméo ! dit Juliette, je t’aime, ô mon époux ! Elle accentue avec solennité ce nom dont elle voulait avoir le droit de nommer Roméo avant de lui appartenir. Pour tous deux, enlacés dans l’ombre, la nuit s’écoule, les heures se succèdent, pareilles. Un accompagnement ininterrompu, presque monotone, berce le chant nuptial que les époux murmurent ensemble. Au-dessus des accords réguliers, les phrases s’enchainent, se répondent, et ce double nocturne exprime, non plus l’inquiétude, le trouble du désir, mais l’apaisement et la langueur de la tendresse satisfaite.

Déjà l’alouette chante, et vainement Juliette d’abord, puis Roméo, veulent n’entendre dans sa voix que celle du rossignol. Que dire de la phrase célèbre, aussi célèbre maintenant par Gounod que par Shakspeare : Non, non, ce n’est pas le jour ! Des phrases comme celle-ci montrent l’originalité de l’inspiration du maître. On trouve chez de plus grands, chez les plus grands, des beautés différentes, supérieures même ; des beautés semblables, jamais. Où avions-nous entendu dans Orphée, dans Don Juan, dans Fidelio, de tels accens d’amour, ou plutôt les accens de cet amour, que notre jeunesse a salué avec enthousiasme, parce qu’elle a reconnu en lui son amour ? Ou avions-nous entendu, où avions-nous pour ainsi dire vu monter l’aurore comme dans la superbe progression : Vois ces rayons jaloux ! voilà ce qui fait la force et la gloire de l’art contemporain : c’est son effet immédiat et sa puissance actuelle ; c’est qu’il habite parmi nous, plein de grâce et de vérité. Quelle lutte de l’amour avec la lumière, avec les voix matinales qui vont le mettre en fuite ! Quelle négation toujours plus passionnée, et des rayons