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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/338

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émotion discrète, avec une sorte de réserve et d’embarras. Au Cours-la-Reine, pendant un bal populaire, dont un petit orchestre joue au loin les contredanses, Manon aborde le comte. Timidement, craignant à chacune de ses questions une réponse douloureuse, la pauvre fille interroge celui qui lui a enlevé son chevalier. Parlant comme au nom d’une amie dont elle plaindrait la peine : « Je voudrais, dit-elle, savoir s’il a pu parvenir à chasser de son cœur ce cruel souvenir ? » Alors ce n’est plus le petit orchestre de scène qui joue. L’orchestre de la salle prend l’accompagnement. Et le comte, ému par le chagrin de la pauvrette et par son humilité, est près de se trahir. Une larme lui monte aux yeux, et aux lèvres une phrase de sympathie, presque de regret pour l’amour qu’il a brisé : Faut-il donc savoir tant de choses ?…. où vont les premières amours… où vole le parfum des roses. Puis les danses recommencent au loin, et le comte, troublé, s’incline avec courtoisie et s’éloigne, laissant Manon songeuse. La scène est traitée avec une sensibilité sans exagération ni emphase. Auprès de la grande scène de la Traviata, ce n’est qu’une esquisse, mais une esquisse charmante, tout à fait dans le goût, dans le style du sujet et du temps, et dont il était impossible ici de ne pas se souvenir.


V

De Manon à Lohengrin, encore une de ces voltes, de ces interversions même que notre étude entraîne et que le lecteur excusera. Il y a beaucoup à dire sur Wagner, plus encore sur Gounod au point de vue qui nous occupe, et nous avons voulu déblayer le terrain avant de finir par eux.

Wagner a varié dans sa conception et dans son expression de l’amour. Lohengrin et Elsa, Siegmund et Sieglinde, Tristan et Yseult ne s’aiment pas de la même manière. Bien plus, dans la série des trois œuvres, le sentiment suit une progression caractérisée, un crescendo de passion et de violence. Rien ne paraît encore dans Lohengrin de la sensualité qui tiendra une grande place dans la Valkyrie, et presque toute la place dans Tristan.

Le mythe de Lohengrin est peut-être plus pur encore que celui de Psyché, dont il n’est qu’une imitation ou un souvenir. Il touche davantage aux questions morales. Lohengrin ne s’est pas, comme Éros, épris d’une vierge pour sa seule beauté ; il n’a pas la coquetterie de dérober à son épouse les traits de son visage ; ce qu’il lui cache, c’est son nom et l’essence merveilleuse de son être. Ce n’est pas, comme Psyché, par une curiosité toute physique qu’Elsa perdra le bonheur.

Qu’on ne dise pas au moins que Lohengrin n’aime pas Elsa ; que