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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/337

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laisser à Alfredo un billet d’adieu. Tandis qu’elfe écrit, une pénétrante ritournelle d’orchestre exprime le déchirement qui se fait en elle. Rarement à ce point de sa carrière, le maître italien eut de pareilles délicatesses d’intention, de semblables bonheurs d’expression. Alfredo paraît soudain. Haletante, la gorge serrée, Violetta veut lui parler. Un seul mot, une seule question lui échappe : toujours la même, toujours plus pressante : Tu m’ami ! tu m’ami ! et l’orchestre pousse, précipite le chant. La simple réponse d’Alfredo, en deux notes seulement, a la solennité d’un serment. Alors Violetta veut sourire, être forte ; ses nerfs se tendent à se briser et se brisent en effet dans l’explosion superbe : Ama mi, Alfredo ! l’un des plus beaux cris de la musique d’amour. Nulle combinaison d’harmonie, nulle recherche d’orchestre ne vaudrait cet éclat purement vocal. On sent que la pauvre femme donne et reçoit ici le dernier baiser, avant le baiser de mort.

Les scènes de l’agonie et de la mort sont belles aussi. Le chant des violons en sourdine, pendant l’entr’acte, n’est qu’un souffle, un souffle de vie prêt à s’exhaler. La mélodie est ténue, ployante ; des syncopes l’oppressent. L’air : Addio, del passato, toucherait par sa mélancolie les cœurs les plus rebelles au génie italien. Ces deux scènes sentent la solitude, la détresse du corps et de l’âme. On peu de joie au dénoûment, un pâle rayon dans la phrase délicieuse : Parigi, ô cara ! et dans la réponse plus délicieuse encore et toute tremblante : Dei corsi affanni. Tout cela est féminin, douloureux et tendre. Verdi aurait pu écrire à la fin de la Traviata ce que Beethoven écrivait en marge d’une de ses œuvres : « Venue du cœur, puisse-t-elle y retourner ! » C’est au cœur surtout que va cette musique.

S’il était possible de tout dire, c’est ici qu’on aimerait parler d’une œuvre récente, Manon, l’une des meilleures partitions de M. Massenet, traitée dans un style tout autre que celui de la Traviata, écrite et pensée avec plus d’ingéniosité et de recherche, semée de ces détails charmans auxquels se plaisent les musiciens d’aujourd’hui, celui de Manon plus que les autres. Une scène surtout, non pas des principales, serait à prendre dans l’œuvre de Verdi, comme dans celle de M. Massenet, pour marquer la différence des deux inspirations et des deux styles. Auprès de Manon comme auprès de Violetta, le comte des Grieux, comme Germont, intervient. Mais l’entrevue dans Manon est beaucoup moins longue, surtout beaucoup moins décisive. d’abord elle n’a lieu qu’après la rupture. Et puis le comte et Manon feignent de ne pas se connaître ; ils s’entretiennent de des Grieux et de Manon elle-même, sinon comme d’inconnus, au moins comme d’étrangers. Cela donne à leur dialogue une délicatesse particulière, une