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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/331

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Le mouvement s’anime, les phrases se coupent, et sur un trémolo mystérieux, qui laisse à chaque mot sa portée et son relief, se pose cette adorable supplication : Reste, Raoul, puisque tu me chéris ! Même ici, Valentine est presque maîtresse d’elle-même ; elle semble encore réfléchir et peser les périlleuses paroles qui lui échappent une à une. Je t’implore enfin… pour moi-même,.. car si tu meurs… Une triple secousse d’orchestre précipite l’aveu chaste et hardi : Reste,.. je t’aime !

Subitement alors, l’horizon s’ouvre et s’illumine. Tu m’aimes ! reprend trois fois Raoul, chaque fois sur une note plus haute et d’une voix plus douce, dans l’éblouissement d’une infinie perspective d’amour. L’ascension de ces trois cris, ou plutôt de ces trois soupirs, exprime bien l’éclaircissement, le rassérènement d’une âme. Raoul oublie tout : ses soupçons du premier acte et ses aveugles refus du second, les méprises et les douleurs passées. Oubliées aussi, les affreuses paroles entendues il n’y a qu’un instant, et la mort qui se prépare pour la moitié d’un peuple. Le jeune homme ne tremble plus de colère et d’horreur, mais de surprise et d’amour. Les paroles lui viennent, abondantes et douces. Quelle effusion, quelle détente dans cette phrase : Quel mot du ciel s’est fait entendre ! Quelle bravoure de vingt ans, quel défi juvénile à la mort, au-devant de laquelle il voulait courir tout à l’heure, et qu’il rêve maintenant d’attendre aux pieds de la bien-aimée.

Mystérieusement éclose dans le cœur de Raoul, la passion y grandit vite ; elle l’envahit peu à peu tout entier. Si le duo que nous étudions est la merveille des Huguenots, la phrase : Tu l’as dit ! est la merveille de ce duo même. Raoul la chante le premier avec ivresse, avec une langueur extasiée. Sa voix glisse sur l’accompagnement moelleux et dessine lentement la caressante mélodie : Tu l’as dit, oui, tu m’aimes. Comprise tout entière en quatre mesures, elle se répète immédiatement : Dans ma nuit quelle étoile a brillé ; mais sur les derniers mots elle s’infléchit un peu, et se détourne pour s’épanouir plus largement encore. C’est l’air pur des cieux mêmes, murmure Raoul, et l’air pur, en effet, semble s’exhaler par effluves de l’orchestre. Suit une rentrée délicieuse, Oubliant ! Oublié ! qui ramène le thème primitif. Valentine, jusqu’ici muette, balbutie des paroles d’épouvante, et son effroi vient se perdre dans l’extase de Raoul. Cependant l’âme du jeune homme se dilate, et de plus en plus s’emplit de cet immense amour. Les instrumens à cordes, les violoncelles surtout, débordent, emportent les deux voix dans un torrent sonore. Raoul n’entend même pas les réponses entrecoupées de Valentine. Errante sur leurs lèvres à tous deux, la mélodie cherche de loin son point de départ, elle oscille pour y revenir. Elle y revient enfin ; et, par un miracle