Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/317

Cette page n’a pas encore été corrigée


l’embrasser même, mais tout cela sans beaucoup de conviction. Et puis, elle disparaît, comme elle est apparue, en personne modeste. Alors, se retrouvant seul, Orphée reprend toute son éloquence. Il exhale la plainte fameuse : J’ai perdu mon Eurydice. Sa douleur n’est plus la même qu’au premier acte : elle a quelque chose de plus violent, de plus irrité, parce qu’Orphée est l’artisan de sa propre misère, et qu’il a perdu, par sa faute cette fois, le bonheur miraculeusement retrouvé. Décidément Gluck consacrait son génie à la souffrance plus qu’à la félicité humaine, au regret de l’amour plus qu’à l’amour même.

Au point de vue de la femme, de l’épouse, Alceste est la contrepartie, la revanche d’Orphée. Alceste est l’opéra de la famille, du foyer antique ; on pourrait lui donner pour épigraphe les paroles d’Ulysse à Nausicaa : « Il n’est rien de meilleur ni de plus beau que lorsqu’un homme et une femme habitent la maison, ne faisant qu’un par le cœur. » Rien ici des voluptés ni des troubles de la passion moderne ; rien qu’une tendresse chaste, domestique, en des âmes royales. Le drame lyrique de Gluck, comme la tragédie du grand siècle, aimait encore les personnages princiers. On ne comptait pas alors avec les petites gens, et personne ne se fût intéressé, par exemple, aux amours d’un jeune docteur allemand et d’une pauvre fille.

Dès le début d’Alceste, tout respire la noblesse et la majesté. Gluck commence autrement que Lulli, tout d’un coup, et par une immense clameur demandant au ciel le salut du roi. Devant le peuple, les mains posées sur la tête de ses en fans qui se serrent contre leur mère, Alceste est debout ; elle pleure, elle prie : Grands dieux, du destin qui m’accable ! Une semblable douleur paraît au-dessus de nos vulgaires douleurs ; on dirait la douleur d’une statue vivante. L’oracle a parlé : les dieux ne sauveront la vie d’Admète qu’au prix d’une autre vie ; la foule s’enfuit, laissant Alceste seule, épouvantée. Lentement la reine reprend ses sens, elle regarde autour d’elle : Où suis-je ! ô malheureuse Alceste ! Surprise d’abord, abattue, elle cherche du secours, elle cherche une victime dévouée : personne. Alors, par un retour foudroyant, elle découvre le seul être qui puisse, qui doive mourir, elle-même. Ah ! s’écrie-t-elle, l’amour seul en est capable ; l’exaltation, la fièvre de l’héroïsme la gagne ; le récitatif se hâte, sans que l’orchestre puisse l’atteindre, jusqu’à ce qu’enfin, fière et rassurée, Alceste laisse s’épanouir sa voix sur les derniers mets : te sera rendu par l’amour.

Comme cette musique est passionnée, mais noble ; comme elle vous emporte dans les hautes régions !

La fin du premier acte n’est que le développement de l’admirable caractère d’Alceste. Non, ce n’est point un sacrifice ! De son sacrifiée