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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/314

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petit berger, tu pourrais bien te tromper ! » Un bijou, cette petite chanson, très maligne et un peu mélancolique, pleine de finesse et de coquetterie. Il faut l’entendre en italien, avec sa poésie mignonne, avec ses diminutifs : soletto, pastorello, avec son style musical un peu fleuri, avec la grâce de sa mélodie qui semble fuir, mais comme la Galathée du poète, en provoquant. Et cet aveu d’inconstance, d’éclectisme amoureux, ne choque pas dans cette jolie bouche. On n’en veut point à ces lèvres rieuses de gaspiller un peu leurs baisers.

Tournons la page, nous rencontrons un air de Gluck, emprunté à l’opéra Elena e Paride : un air aussi triste que beau. Décidément, à cette époque, l’amour était trempé de larmes. — Et cela non-seulement en Italie, mais chez nous, où en témoigne le recueil célèbre des Échos de France. Quelle mélancolie charmante dans ces mélodies : Du moment qu’on aime, Tandis que tout sommeille, de Grétry ; Il était là, de Garat ; Pauvre Jacques, cette plainte d’une anonyme, d’une reine, dit-on ; Plaisir d’amour, la plus exquise des romances ! Ce sont là des pleurs moins amers, qui brillent au bord des cils et n’en tombent pas. Grétry, Dalayrac, Monsigny, n’ont point la tristesse tragique. L’air de Gluck cité plus haut offre bien quelque analogie avec la sérénade de l’Amant jaloux : Tandis que tout sommeille ! même tonalité, et presque même sentiment ; mais l’émotion de Gluck est autrement profonde que celle de Grétry. L’une touche l’âme, l’autre l’étreint.

Dans les Échos de France, avant Gluck, on ne trouve que deux pages vraiment pathétiques, toutes les deux de Lulli : Bois épais, redouble ton ombre, et : Le héros que j’attends ne reviendra-t-il pas ? La seconde nous conduit naturellement au cœur même de notre sujet : l’amour dans la musique de théâtre. L’air appartient à l’Alceste de Lulli (1674). Séparée du reste de l’ouvrage, cette page a beaucoup de grandeur ; on la prendrait pour la plainte d’une amante païenne, de quelque belle délaissée, « d’Ariane aux rochers contant ses injustices. » Mais dans l’opéra, ce n’est plus cela. Qui chante, qui pleure ainsi ? Une personne du prologue, la nymphe de la Seine, au beau milieu du jardin des Thuileries. Le héros qu’elle attend, c’est Louis XIV, encore à la guerre, en perruque et chapeau à plumes. Allez donc vous monter la tête pour quelques notes de musique ! Sans compter que nous ne sommes pas au bout de nos déconvenues. Bientôt arrive la Gloire (avec un G majuscule naturellement), annonçant à mots couverts l’arrivée du roi. La nymphe reprend sa chanson, qui ne saurait plus nous toucher, et les Thuileries se remplissent de Naïades et autres personnes mythologiques qui célèbrent le grand monarque et la prochaine