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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/231

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malheureux, persuadé qu’il est convalescent, a parlé d’assurer à un sien neveu, déshérité par son mariage, une somme payable à sa mort. Après avoir maugréé contre ce dessein, Esther y paraît convertie ; elle presse même son beau-frère de souscrire la police d’assurance : n’est-elle pas allée au bureau de la compagnie, — dans l’intervalle du premier acte au second, — avertir qu’il sortait de maladie, pour qu’on ne s’étonnât pas de sa mauvaise mine ? Le courtier amène un médecin, et le prie d’ausculter le client ; puis, sur un regard qui vaut une sentence, il propose d’ajourner le contrat. Le malade s’inquiète, s’emporte, injurie ses visiteurs : ceux-ci lui rendent ses insultes, l’accusent de tentative d’escroquerie. Demeuré seul, après une crise nerveuse, il tombe dans son fauteuil, hébété… Il survit cependant : c’est à recommencer ! Par bonheur, le neveu est épris de la femme de son oncle, de la cœur d’Esther. Il est honnête homme, elle est sage ; et sans la double confidence d’Esther, qui a voulu inquiéter la conscience de l’un et de l’autre pour les séparer, elle ne saurait pas qu’il l’aime, il ne saurait pas qu’il est payé de retour. Moyen dangereux, sans doute ; mais la rigoureuse vieille fille surveille les jeunes gens et les gouverne. Que ce brave garçon, pris de scrupules, s’éloigne de la maison : et l’oncle omettra, selon toute apparence, de lui assurer la somme promise. Il va partir, c’est décidé : ainsi, du même coup, l’aînée, — qui voit loin sur la route où elle dirige sa petite sœur, — l’aura débarrassée d’un cohéritier et d’un prétendant à sa main, encore inférieur à l’ancien rêve. Elle n’a pas négligé, d’ailleurs, de donner l’éveil à la jalousie de son beau-frère : d’un mot prononcé comme au hasard, elle met le moribond aux aguets, après avoir laissé les amoureux en tête-à-tête, pour qu’ils fussent tentés de se dire plus tendrement adieu. En effet, il les surprend qui s’embrassent, — pour la première fois, — en pleurant. Une explosion de colère, un cri, un geste : il a chassé le jeune homme ; un flux de paroles, précipitées par petits souilles : il invective la jeune femme. Deux minutes après, seul avec Esther, qui le sermonne sans le regarder (elle est assise au coin du feu ; lui, étendu sur un canapé), il cesse de vivre : elle continue sa réprimande, ses bons avis au cadavre… — Et voilà expédié, à peu près comme le précédent, notre dernier bourgeois.

Ce n’est pas que « Monsieur Lamblin » soit un grand seigneur ; mais il mène la vie qu’on est convenu d’appeler parisienne. Il en a même une particulière entente ; et, s’il est homme d’affaires, il l’est encore dans sa vie privée, justement, pour régler, combiner la pratique de ses devoirs et celle de ses plaisirs, l’un et l’autre n’étant pour lui que des commodités nécessaires à son parfait bonheur. Ayant dépassé quelque peu la trentaine, il a depuis six ans une charmante femme ; depuis un an ou deux, une amusante maîtresse, qui ne lui coûte rien ; il a,