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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/214

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Spire pour y solliciter les juges et stimuler le zèle des avocats. Il y lia connaissance avec les procureurs tudesques, qui ressemblaient beaucoup aux chats fourrés de Rabelais : « Ils sont passés maîtres en fourberie, lui avait dit à son arrivée un vieux docteur narquois. Si tu veux plaider à Spire, Poméranien, il faut te munir de trois sacs, l’un pour l’argent, un autre pour les actes, le troisième pour la patience. Au cours du procès, tu verras ta bourse s’aplatir, tes actes grossir et ta patience s’enfuir. » Mais à force de fréquenter la basoche, le goût du métier lui vint. Pour commencer, il se fit copiste, scribe ; en 1544, il fut créé notaire par diplôme impérial.

Ce fut à Spire qu’il vit pour la première fois la barbe rousse de Charles-Quint, lequel revenait d’Italie et se disposait à marcher contre le duc de Juliers. Il fut témoin d’un incident qui procura au puissant empereur l’occasion de montrer son caractère et comment il entendait la clémence. Ce maître du monde, qui avait tant d’affaires sur les bras qu’il ne pouvait suffire à sa tâche et qu’il est mort de lassitude à cinquante-huit ans, ce grand politique condamné à gouverner à la fois le royaume d’Aragon, Naples et la Sicile, la Castille et l’Amérique, la Franche-Comté et les Pays-Bas, la Bohême, la Hongrie et l’Allemagne, avait dû renoncer de bonne heure à faire tout ce qu’il voulait et se contenter d’en faire la moitié. Ses plus heureuses entreprises se sont terminées par des transactions, sa vie tout entière a été une cote mal taillée. Dans ses relations de chaque jour avec les hommes, il s’en tenait aussi aux partis mitoyens ; s’il ne fut jamais cruel comme son fils, il ne fut jamais qu’à moitié généreux. Comme il sortait de Spire, il poussa son cheval contre un charretier dont l’allure était trop lente à son gré. Le Souabe, qui ne connaissait pas l’illustre personnage, fit une grimace et haussa les épaules. Un violent coup de canne le rappelle à l’ordre, et aussitôt le rustre décharge sur la tête du monarque une grêle de coups de fouet, en lui criant : « La foudre t’écrase, canaille d’Espagnol ! » On s’empara de lui, et l’empereur ordonna qu’on le pendit haut et court. Mais les colonels allemands firent traîner l’instruction, lui donnèrent le temps de cuver sa colère ; il croyait l’homme pendu quand on lui représenta l’ignorance du pauvre diable, les raisons qu’avaient les Souabes de ne pas aimer les Espagnols, l’honneur que se font les grands souverains en pardonnant aux pécheurs. Cédant aux instances des colonels, il fit grâce au charretier ; mais il décida qu’en mémoire de l’attentat, on lui couperait le nez : « On le lui coupa au ras du visage, nous dit Sastrow. Il subit de bonne grâce l’opération, et toute sa vie il chanta les louanges de l’empereur, il parcourut longtemps les routes entre le Rhin et le Danube. Plusieurs fois le hasard me le fit rencontrer dans les hôtelleries ; je lui demandais en présence des autres voyageurs par quel