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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/213

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Lübeck, qui, assisté du bourgmestre Wallenweber, décida la Hanse à se mettre en guerre avec le duc Christian de Holstein et à conquérir le Danemark. C’était un ancien ouvrier forgeron, qui s’était fait armer chevalier en Angleterre. Fort beau garçon, le nez au vent, couvert de chaînes et d’anneaux d’or, il avait des chevaux de prix, de nombreux serviteurs, et toutes les femmes s’éprirent de lui. L’une des plus grandes dames de Hambourg lui écrivait : « Mon cher Marx, après avoir visité toutes les chapelles, venez donc une fois à la cathédrale. » Les Danois lui tranchèrent la tête en 1536. Sastrow remarque à ce propos que les gens de petite naissance ne gardent aucune mesure dans la prospérité et méritent leurs disgrâces. Il recommande à ses enfans de ne point pactiser avec les séditieux. Que Pilate ou Caîphe gouverne, n’importe ! Pour le salut de leur âme et le bien de leur corps, les honnêtes bourgeois doivent toujours se soumettre à l’autorité.

Cet homme, qui disait si durement leur fait aux gens de petite naissance, appartenait lui-même à une famille de vilains affranchis. Son grand-père, Jean Sastrow, ayant obtenu que son seigneur le tînt quitte du vasselage, avait acquis la bourgeoisie de Greifwald. Le père de Barthélémy avait reçu quelque éducation ; on l’avait envoyé à Anvers, à Amsterdam, pour y apprendre le commerce. A la suite d’une tragique aventura où il tua son homme, il émigra de Greifswald à Stralsund. Il y eut bientôt pignon sur rue, une boutique bien achalandée, et on l’appelait le Riche de la rue de la Passe. Mais peu d’années et un gros défaut suffirent pour ébranler son crédit et compromettre la félicité de sa famille. Les hommes de ce temps avaient l’humeur processive. En politique, en religion comme dans leurs affaires privées, ils étaient à cheval sur leur droit et sacrifiaient facilement leurs intérêts à la fureur d’avoir raison ; c’était à la fois leur gloire et leur malheur. La père de Barthélémy Sastrow était de cette race. Son fils lui reproche de n’avoir pas su comprendre que dans ce monde, comme l’a dit le vieil Hésiode, la moitié vaut souvent plus que le tout. Des escrocs ayant abusé de sa bonne foi, quoi qu’on pût lui remontrer, il jura d’en faire justice. N’ayant pas eu gain de cause, il en appela au conseil de Stralsund, puis à celui de Lubeck, et, d’appel en appel, l’affaire fut portée devant la chambre impériale de Spire, laquelle, après avoir pris son temps, prononça qu’en première instance le procès avait été bien jugé et mal appelé, en seconde instance bien appelé et mal jugé. Craignant de perdre jusqu’à ses derniers sous, l’éternel plaideur finit par s’accommoder. On lui devait près de 2,000 florins, il en recouvra 1,000 ; il en avait dépensé bien davantage.

Ce malheureux et très coûteux procès, qui dura trente-quatre ans, avait décidé du sort de Barthélémy. Interrompant à regret ses études, il avait dû par ordre de son père quitter sa Poméranie et se rendre à