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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/202

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Joseph rompues. Mais tout cela n’était point l’important pour le 40e. Le grand, le glorieux souvenir qui lui restait de la bataille de Salamanque, celui qui dut se transmettre à travers plusieurs générations de recrues, c’était la conquête d’une magnifique canne de tambour-major, prise aux Français. La canne du régiment était « horriblement usée et abîmée, » et celle-là était si jolie, si riche : on l’estimait 50 livres sterling. Tout le 40e se sentait paré quand passait son tambour-major. Rie qui voudra de la pensée qu’on marche plus volontiers au-devant de la mitraille quand les tambours battent la charge sur le signe d’une belle canne, la grandeur de l’humanité n’en est pas moins dans son incorrigible et, parfois, ridicule idéalisme.

Les rieurs doivent aussi tenir compte de ce que les proportions des choses ne sont pas les mêmes pour des hommes bornés et ignorans, comme l’étaient ces troupiers, que pour eux, dont l’horizon embrasse une foule d’intérêts nobles et de jouissances raffinées. Il est clair que, dans une existence fermée aux pensées hautes, les choses petites ou basses passent au premier plan et accaparent toute l’importance. Le lecteur connaît assez, à présent, Lawrence et ses camarades, pour savoir qu’ils auraient été bien en peine de s’occuper de sublimités ou même, simplement, de la politique européenne pour laquelle ils se battaient. Il serait donc injuste d’accuser Lawrence de vulgarité ou d’égoïsme, parce qu’il juge les plus grandes batailles, non d’après leurs conséquences politiques, qu’il ignore, mais d’après les petits bénéfices personnels qu’il en a retirés. Ainsi, Vittoria, qui livra aux alliés la route de Sayonne, demeura dans sa mémoire la bataille ou il réussit enfin à se procurer une paire de bottes, après avoir marché si longtemps sur « sa semelle naturelle. » Nous verrons tout à l’heure que l’événement capital de la journée de Waterloo fut pour lui la découverte providentielle d’un jambon. Et c’était un sentiment très naturel.

Nous l’admirons d’autant plus d’avoir attendu « avec une anxiété intense » une occasion de retourner dans son ancienne compagnie, la 5e, à la beauté de laquelle il contribuait, tandis qu’il faisait tache dans la 7e. Il eut bientôt cette satisfaction, ne tarda guère non plus à passer sergent, et, juste au même moment, arriva la partie lumineuse de ses campagnes. L’armée anglaise franchissait les Pyrénées. Après six ans de guerre d’Espagne, le doux pays de France parut au soldat le paradis. Il s’émerveillait des « élégances » des campagnes, couvertes de vignes et d’arbres fruitiers ; de l’humanité des habitans, qui ne pouvaient souffrir le spectacle du fouet et intercédaient en faveur des coupables ; du luxe et du bien-être des habitations. Lawrence a des mots et des anecdotes qui font penser