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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/201

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lasse, par la conclusion suivante, qui ne conclut rien : « Car ça confond de penser qu’on voulait donner 400 coups de fouet à un tout jeune homme comme j’étais alors, et qui supportait toutes les privations d’une guerre sanglante. » Pourquoi est-ce que « ça confond ? » Il le sent obscurément, voudrait l’expliquer, et ne le peut pas.

Quelques semaines après avoir rejoint le régiment, il fut enfin promu caporal. L’augmentation de solde lui était agréable, mais ce plaisir fut empoisonné par un chagrin auquel on ne se serait guère attendu de sa part. Il fallait changer de compagnie et, en regardant ses nouveaux camarades, il fut profondément froissé dans son sentiment esthétique : « J’avais, dit-il, 6 pieds 1 pouce (environ 5 pieds 6 pouces français), et pas un homme de cette compagnie-là n’avait plus de 5 pieds 7 pouces (environ 5 pieds français). » Il y avait là une disconvenance qui blessait son œil, accoutumé à une belle compagnie bien assortie, et l’instinct qui lui permettait de percevoir ce défaut d’harmonie était le même qui remplit un artiste d’indignation devant une statue antique à qui un restaurateur ignorant a mis un bras trop long : c’était l’instinct du beau. « Il y a en nous tous, a dit M. Anatole France, dans les petits comme dans les grands, chez les humbles comme chez les superbes, un instinct de la beauté, un désir de ce qui orne et de ce qui décore, qui, répandus dans le monde, font le charme de la vie. » L’éducation développe ou étouffe le besoin de la beauté. Le plus souvent, elle le trompe en pervertissant le goût, mais cela importe moins qu’on ne pense : l’essentiel n’est pas de trouver le beau, c’est de le chercher. L’homme qui colle sur son mur des images d’Épinal et celui qui y suspend des tableaux de maîtres obéissent également au « désir de ce qui orne et de ce qui décore ; » ils sont frères par l’instinct de la beauté, quoique aux antipodes du goût.

Lawrence avait raison, lorsqu’il s’affligeait d’avoir à s’aligner, lui géant, avec des pygmées. Le coup d’œil y perdait évidemment, et le soldat est plus sensible au coup d’œil qu’on n’a l’air de le croire de nos jours où la tournure du régiment est sacrifiée aux considérations utilitaires. Comme si un régiment qui se sent beau n’avait pas un avantage sur celui qui se sait laid ! Le 40e d’infanterie était tout entier de cet avis. Quand Lawrence rejoignit, après sept mois d’hôpital, on lui apprit la grande nouvelle, qui réjouissait tous les cœurs. Pendant son absence, Wellington, avait gagné sur Marmont la bataille de Salamanque (22 juillet 1812), dont on se rappelle les suites fatales pour la cause française : l’armée anglaise à Madrid, le maréchal Soult obligé d’abandonner l’Andalousie, les cortès espagnoles ranimées et les négociations avec le roi