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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/196

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avait souvent travaillé à ramasser les blessés, qu’il n’est pas vrai que, dans une bataille quelconque, les pertes de l’ennemi soient toujours les plus fortes, et c’était cependant ce que les généraux anglais essayaient de leur faire accroire. Son esprit méticuleux donne du prix aux descriptions de combats qu’il nous a laissées. Nous sommes sûrs qu’il ne nous dit que ce qu’il a réellement vu ou fait.


IV

La première bataille rangée à laquelle il assista fut celle de Vimeiro (21 août 1808), où Junot fut battu par Wellington. Le récit qu’il en fait se divise en deux parties, de longueur très inégale. La première, de beaucoup la plus développée, contient la petite bataille particulière de Lawrence contre un Français. Ils se battirent comme les héros d’Homère, c’est-à-dire que chacun fut l’ennemi personnel et spécial de l’autre jusqu’à ce que l’un des deux fût tué ; mais la manière du combat fut très différente. Lawrence était caché derrière un arbre, le Français derrière un buisson ; ils se guettaient et s’envoyaient des coups de fusil. Ils tiraillèrent longtemps sans se toucher. Tout en rusant, Lawrence adressait des paroles d’encouragement à son arbre, selon la tendance innée qu’ont les gens du peuple, les enfans et les barbares à personnifier les objets inanimés qui les intéressent particulièrement. Depuis que le monde pense, il est né des milliers de légendes de l’état d’esprit qui obligea en ce jour un pauvre fantassin anglais, dépourvu d’imagination, avoir dans un arbre un vaillant guerrier le protégeant de son corps. Si Lawrence, au lieu de dicter ses aventures, s’était contenté de les raconter aux enfans de son village, il aurait suffi de deux ou trois générations pour métamorphoser le tronc robuste qui recevait les balles sans broncher, et avec lequel il causait, en un héros de chair et d’os, la gloire du 40e d’infanterie sous les Georges.

Un autre Anglais tua le Français, à la vive satisfaction de Lawrence, qui se sentait très mal à l’aise. Cette heureuse délivrance paraît avoir marqué pour lui la fin des grands événemens de la journée, car il expédie ensuite la bataille de Vimeiro en quelques lignes qui ne méritent pas qu’on s’y arrête.

A Talavera (27 juillet 1809), il ne vit rien de curieux, si ce n’est que les blessés anglais et français, ainsi qu’il a été dit plus haut, se donnaient des poignées de main. En revanche, la prise de Badajoz (6 avril 1812) fut signalée par des incidens inoubliables.

On s’attendait à une chaude affaire ; l’année précédente, Wellington s’était déjà acharné contre Badajoz, et il avait dû lever le siège après plusieurs assauts inutiles et meurtriers. On avait