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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/192

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barbarie. Ils avaient formé un cercle de paille autour d’un blessé français et y avaient mis le feu. Quand le malheureux essayait de se traîner hors du cercle, il était reçu par une fourche qui le renvoyait au milieu. Nous eûmes vite fait fuir les Portugais en tirant dessus, mais quand nous arrivâmes au pauvre homme, il avait déjà les cheveux, les doigts et la figure terriblement brûlés. Il nous supplia de ne pas l’abandonner, mais nous fumes forcés de le laisser, et sûrement les Portugais revinrent le tuer, ou bien il mourut de leurs mauvais traitemens ou de ses blessures. »

Lawrence n’imagine qu’une manière d’expliquer que des soldats puissent commettre de semblables horreurs. L’opinion du 40e d’infanterie, dont il est le fidèle écho, sur les guérillas espagnoles de la guerre d’indépendance, diffère sensiblement du lieu-commun que chacun connaît. Les fameuses bandes de Mina et du curé Mérino perdent de leur prestige. Elles ne rachètent plus leurs atrocités par un patriotisme désintéressé. Dans l’esprit de Lawrence et de ses camarades, dont nous donnons le jugement pour ce qu’il vaut, les guérillas étaient tout bonnement des bandes de brigands qui profitaient des circonstances pour pêcher en eau trouble. « Elles étaient principalement composées, dit-il, de malfaiteurs qui s’étaient réfugiés dans les montagnes, où ils s’étaient réunis et avaient formé un corps montant à plusieurs milliers. Ils passaient leur temps à guetter les approvisionnemens et à tâcher de les attraper, surtout ceux des ennemis. » Les derniers mots sont significatifs. A en croire le 40e, les guérillas s’emparaient de préférence, quand elles avaient le choix, des approvisionnemens de l’ennemi ; quand elles n’avaient pas le choix, elles pillaient les alliés : il faut bien vivre.

Le soldat anglais faisait infiniment plus de cas de ses adversaires les Français. Les haines qui animaient les chefs des deux nations n’étaient pas descendues dans les rangs. On s’estimait réciproquement, et on se le témoignait. Le soir de la seconde journée de Talavera, pendant un armistice pour l’enlèvement des blessés, les deux armées fraternisèrent, les blessés « allant souvent jusqu’à se donner des poignées de main. » Lors du séjour dans les lignes de Torres-Vedras, à l’automne de 1810, le 40e était cantonné dans un petit village situé en avant des ouvrages anglais. « Nous étions aussi tranquilles, raconte Lawrence, qu’en pleine paix. Nous étions pourtant si près de l’ennemi, que nous allions très souvent vaguer dans les mêmes vignes. Nous échangions alors des politesses, sous forme de poignées de main. »

Ce n’était pas qu’on ignorât, au 40e, que les Français commettaient des excès réprouvés par la morale divine et humaine, et dont il est connu qu’une armée anglaise est incapable. On le savait si