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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/169

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personnes, frappées de cette sécheresse, vont jusqu’à dire qu’il n’a point d’âme. C’est là, je crois, une erreur et une injustice. Sa politique est humaine, généreuse, amie du peuple et conforme à l’évangile. Pourquoi lui demanderait-on, par surcroît, des larmes dans la voix et des effets de pédale oratoire ? « Les hommes qui pleurent facilement sont bons, » disait naïvement le vieil Homère. Depuis, nous avons appris, à nos dépens, combien égoïste, combien funeste est la race des pleurnicheurs. Quant à la self-complacency, qu’on reproche à lord Randolph, n’est-elle pas l’œs triplex, la cuirasse nécessaire aux combats de la politique ? Les consciences trop modestes et les épidermes trop sensibles feront bien de ne point s’exposer dans la mêlée des partis. Mépriser ses adversaires, même quand ils sont respectables, avoir toujours confiance en soi, même après s’être beaucoup trompé, sont les étranges vertus du politicien, et lord Randolph en est suffisamment pourvu. Invulnérable à la calomnie, insensible aux injures, il a dit lui-même un jour : « Le critérium de la force, chez les individus comme dans les nations, c’est de ne pas craindre le ridicule. »

Il eut souvent à exercer ce précieux don pendant les années 1883 et 1884. Les journaux à caricatures le représentaient comme un bouledogue qui jappe aux mollets des amis de son maître, ou comme un chat au poil hérissé, lâché sur la piste d’Epsom et galopant derrière les coureurs avec une casserole attachée à la queue. Chaque matin, les journaux radicaux faisaient feu contre lui de toutes leurs bordées, et le froid dédain des feuilles conservatrices était plus blessant encore. Le Standard, organe principal du torysme, lui signifia crûment qu’il n’était qu’un enfant mal élevé, un écolier sans expérience, « trop ignorant même pour connaître la profondeur de son ignorance. » Un soir, — c’était vers le milieu de l’année 1884, — étant venu au parlement comme de coutume, il n’aperçut, comme il l’a raconté plus tard, que des visages hostiles ou sévères ; il remarqua que toutes les mains, autrefois affectueusement tendues, évitaient de rencontrer la sienne. Il s’assit dans un isolement douloureux. Alors ce vaillant, cet obstiné, eut son heure de trouble et de doute. A quoi bon lutter ? A quoi bon soulever des montagnes d’inimitié ? S’il plaisait au parti conservateur de s’endormir au bord d’un abîme, était-ce à lui de le réveiller ? Devait-il sacrifier à une tâche ingrate la paix de sa vie et ses plus chères amitiés ?

Il revenait, seul et triste, pour la première fois peut-être, vers sa maison de Connaught-place. Trois gentlemen, — remarquez le nombre fatidique, — l’attendaient en se promenant devant la porte. Ils lui apportaient une adresse d’adhésion enthousiaste du