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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/168

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C’est ainsi que Shakspeare eût peint une crise économique. « Votre industrie métallurgique est morte, morte comme le mouton que vous mangez ; le charbon, qui en dépend, languit. Votre industrie de la soie, morte, assassinée par l’étranger ! Votre industrie de la laine est à l’article de la mort, elle râle, elle agonise. Votre industrie cotonnière est sérieusement malade. La construction navale, qui a tenu bon plus longtemps que les autres, est paralysée. Regardez partout, et partout vous trouverez des symptômes morbides, des menaces de mort… Le fer étranger, la laine étrangère, la soie et le coton étrangers, entrent chez vous par torrens, vous inondent, vous coulent, vous noient ! .. »

Cette imagination surexcitée voit monstrueux, et ne trouve pas de paroles assez fortes pour rendre ce grossissement des choses ; de là ces exagérations de langage qu’on lui reproche si amèrement et qui feraient croire à une sorte de délire oratoire. Les ministres, « ces lâches, ces traîtres, ces créatures ineptes et déshonorées, qui s’intitulent les ministres de Sa Majesté, » que sont-ils ? Une bande de chenapans, une ménagerie de bêtes étranges et malfaisantes. Lord Ripon a la stupidité de l’autruche, lord Derby est le rongeur politique qui abandonne les cabinets prêts à crouler. M. Bright, — le vertueux John Bright, le pur parmi les purs ! — « entortille dans des voiles hypocrites ses formes squalides et corrompues. » Et Gladstone, le « funeste lunatique, » le « Moloch de Midlothian ? » Il marche littéralement dans le sang ; ses mains dégouttent, ruissellent de sang anglais. Les étrangers ne sont pas mieux traités. Honduras, Costa-Rica et le Venezuela sont « des petites républiques mendiantes et pillardes. » Le khédive Tewfik est « un incapable et un indigne. » Un officier du tsar, chargé de délimiter les frontières de l’Afghanistan, « a menti et triché comme un Russe sait seul tricher et mentir. » Tout cela, je le répète, est médiocrement parlementaire, mais absolument shakspearien : c’est ainsi qu’on discute dans Coriolan et dans Richard III.

Les affirmations ne sont jamais tempérées par une réserve ou par un doute ; les jugemens prennent tous des airs d’axiomes. « Ni vraie modestie, ni fausse modestie, dit en parlant de lui un spirituel journal : lord Randolph a le courage de toutes ses opinions, y compris la bonne opinion qu’il a de lui-même. » Parmi des centaines de discours et d’allocutions, on ne trouvera nulle part un mot ému, une note attendrie. Lorsque, au début d’un de ses discours de Birmingham, il croit devoir donner un souvenir au brave colonel Burnaby, une des plus intéressantes victimes de la folle campagne du Soudan, il le fait en quelques lignes nobles, décentes, mais un peu froides ; puis la passion politique le ressaisit avant même qu’il ait terminé cette brève oraison funèbre. Quelques