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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/160

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lui rappelait ses belles impertinences de 1840. Quant au ministre attaqué, il avait écouté cette diatribe, la tête renversée en arrière, les mains croisées sur le ventre. Il déclara, avec dignité, « qu’il ne se sentait pas atteint. » Pas atteint, le pauvre homme ! .. Les ministres disent quelquefois de ces choses-là !

Depuis ce jour, les banquettes du parlement se repeuplent comme par enchantement, quand lord Randolph ouvre la bouche ; mais il ne profite guère de cette disposition où il entre plus de curiosité maligne que de réelle bienveillance. On ne l’entend qu’à de rares intervalles. Serait-ce que le jeune mari, l’homme du monde, absorbent en lui le député ? Il faut plutôt, m’assure un de ses amis, attribuer son silence, ses fréquentes absences, à l’état chancelant de sa santé. Il vivait moins à Londres qu’à Dublin, chez son père, alors vice-roi d’Irlande.

En 1880 ont lieu les élections générales qui renvoient Gladstone à Westminster à la tête d’une majorité formidable. L’Angleterre n’était pas satisfaite de son expérience conservatrice. Elle avait beaucoup perdu de sa prospérité, recouvré très peu de prestige. L’honneur de détenir Chypre, ce nid de fièvres, et d’annexer quelques actions du canal de Suez ne faisait pas contrepoids au désastre d’Isandula et au péril de l’Afghanistan. Cependant, un vol de corbeaux s’était abattu sur Woodstock : des messieurs, tout de noir vêtus, avec des chapeaux en tuyaux de cheminée, « singulières créatures à voir errer dans une circonscription rurale ! » Mais lord Randolph, cette fois, n’était plus seulement un fils de duc, il était quelqu’un. Il se moqua de ses adversaires et les battit haut la main.

Dieu merci, il était dans l’opposition, et, comme on va le voir, doublement dans l’opposition ! Dès les premières heures de la session, il trouva l’occasion de s’affirmer, non plus comme un indépendant, un franc-tireur parlementaire, mais comme un chef de parti. L’affaire Bradlaugh lui en donna les moyens.

C’est au moment de la prestation du serment, cérémonie longue et ennuyeuse, qui se passe, d’ordinaire, au milieu de l’inattention et du brouhaha. Le nouvel élu de Northampton s’approche à son tour de la table, exhibe le papier qui établit d’une manière authentique son élection, et, lorsqu’on lui présente la Bible, informe respectueusement le speaker qu’il ne lui est pas possible de prêter serment en prenant à témoin des croyances qu’il ne partage pas et qu’il considère comme de pures superstitions. Mais il est prêt à affirmer, sur son honneur de gentleman et de citoyen, qu’il servira fidèlement la reine, dans ce parlement, et observera la constitution. On lui répond que son affirmation ne peut être acceptée à la place de son serment. Les quakers, seuls, sont admis à affirmer ;