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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/105

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que toute autre feuille américaine, nous a paru résumer en sa courte histoire cet esprit d’initiative hardie, cette habileté à tirer parti des circonstances, des inventions nouvelles, pour atteindre en un minimum de temps un maximum de succès. Si le journal de M. Gordon Bennett peut être considéré comme le journal type des États-Unis, c’est dans le Times de Londres que semble s’incarner la presse anglaise. Pour être moins accidentée peut-être, sa carrière n’est pas moins intéressante ; elle constitue, elle aussi, l’un des grands et rares succès financiers que nous fournit l’histoire de la presse.

Aucun peuple n’a, d’aussi bonne heure, estimé à si haut prix cette puissance nouvelle. En 1782, Sheridan, l’implacable adversaire de lord North, réclamant, aux applaudissemens de l’opposition, la liberté de la presse, terminait par cette véhémente apostrophe un discours demeuré célèbre : « Donnez-moi la liberté de la presse et laissez au ministre assis sur ces bancs sa chambre des pairs servile, sa chambre des communes vénale et corrompue, la distribution des places et des faveurs, l’influence que donnent le pouvoir et l’argent pour briser les résistances et acheter les suffrages. Avec la liberté de la presse, je ne crains rien ; avec cette arme redoutable, je saurai lui tenir tête, saper l’édifice si haut élevé par lui, ébranler jusque dans ses bases profondes son œuvre de corruption et d’intrigue et l’écraser sous ses ruines. »

Sous une autre forme, Anthony Trollope reproduisait, de notre temps, la même idée dans son roman He knew he was right.

« — De qui s’occupe-t-on le plus à Londres, sir Marmaduke, du lord chancelier ou de l’éditeur du Jupiter (Times) ?

« — Du lord chancelier, certainement, répondit sir Marmaduke, surpris de l’irrévérence de cette question.

« — Et qui se soucie du lord chancelier ? C’est un légiste habile, je le crois ; utile, je l’espère ; mais sa seigneurie, sa perruque et le sac de laine sur lequel il siège ne sont qu’oripeaux comparés au pouvoir dont dispose l’éditeur du Jupiter. Si le lord chancelier s’alitait pour un mois, croyez-vous que nos affaires en iraient plus mal ?

« — Je l’ignore, monsieur ; je ne suis pas dans les secrets du conseil, mais j’incline à croire que sa maladie serait une calamité nationale.

« — A peu près autant qu’une indisposition de ma grand’mère. Mais si l’éditeur du Jupiter tombait malade, croyez-moi, on ne parlerait plus que de cela. »

Fondé à Londres, en 1785, par John Walter, sous le titre de Daily Universal Register, le journal qui, trois ans plus tard, prenait le