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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/95

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compte, comme je le fais maintenant, de l’impossibilité où se trouve M. de Manteuffel de rien mener à bien. Dans ce moment, le ministre laisse tout aller à la dérive ; il regarde agir son maître jusqu’à ce qu’il le voie fatigué et prêt à lui rendre le gouvernail. Il pourrait sans doute donner sa démission, il l’a déjà offerte plus d’une fois, mais au fond il tient au pouvoir et le roi tient à lui. Il voulait absolument se retirer après le refus de la convention, mais le roi lui a fait une scène des plus vives, le traitant de traître et de misérable, qui voulait l’abandonner au milieu du danger. M. de Manteuffel est resté.

« —… Je ne veux pas me séparer de la France et de l’Angleterre, m’a dit le roi, mais comprenez bien que je n’ai pas les mêmes intérêts que vous, ni les mêmes intérêts que l’Autriche. D’ailleurs, mon rôle à moi, c’est de me réserver pour faire entendre plus tard des paroles de paix. Qu’est-ce qui ferait jamais entendre ces paroles, si tout le monde était en guerre ? II faut que la Prusse reste comme une terre ferme, au milieu d’une inondation, pour que les rameaux fleuris de la paix puissent y pousser de nouveaux rejets.

« — Mais Votre Majesté est-elle bien sûre que dans cette lie, où elle voit en son imagination fleurir des oliviers, ne sortiront pas plutôt les germes de la discorde et de la guerre ?

« — J’ai écrit, interrompit le roi, une lettre à Pétersbourg, je puis le dire avec mon sang, pour supplier l’empereur de céder à la raison. S’il ne cède pas, je lui déclare que je l’abandonne, que rien ne peut le justifier à mes yeux. En attendant, quelle belle chose que l’émancipation des chrétiens en Orient ! C’est la fin et la ruine de ces misérables Turcs. Je ne puis vous dire combien je les déteste, combien je voudrais les voir hors d’Europe, car c’est une honte pour nous tous qu’ils y soient encore.

« — J’ai fait observer que notre but n’était pas de tuer l’empire turc, mais de le faire vivre ; que mon zèle chrétien ne pouvait m’empêcher, d’ailleurs, de préférer de beaucoup l’honnêteté des Turcs à la perversité des Grecs.

« — Comment voulez-vous, m’a dit le roi en m’interrompant de nouveau, que je parle de paix et qu’on m’écoute, si je romps tout lien avec mon beau-frère ? Songez-y, nous sommes tous ici des soldats, nous avons un vif sentiment de l’honneur ; comment l’honneur prussien permettrait-il de rompre des liens de parenté, des liens de quarante ans) Lorsque je parlerai de paix, on me dirait : Voilà quarante ans que vous étiez mon ami, et c’est au milieu de mes ennemie que je vous retrouve ! Cependant, si l’empereur Nicolas ne veut pas céder, je serai contre lui ; mais si vous ne voulez pas faire la