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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/929

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rejette en arrière. Séduit tout à l’heure, quoique un peu laborieusement, par la magie d’une suite d’aimables phrases, il secoue le sortilège : il voit, maintenant, où l’on a voulu le conduire. Après avoir goûté ces gentillesses, peu s’en faut qu’il ne se récrie, avec cette franchise d’une âme saine et cette rudesse de parole dont un saint homme donnait récemment l’exemple, en réponse à de délicieux et scandaleux sophismes : « Tout cela, » déclare l’abbé Taconet, tirant la moralité de Mensonges, le dernier roman de M. Paul Bourget, « tout cela, c’est de grandes saletés ! »

Un malheur, à présent, qui se joint au mal nécessaire de l’ouvrage : pour encourager son Arnolphe et nous disposer à voir d’un bon œil son retour d’assurance, — et aussi pour suspendre l’action et l’égayer par des péripéties amusantes, — M. Pailleron a inventé que ce héros fût courtisé par deux personnes accessoires, et que ces personnes fussent diversement ridicules. Or, le ridicule de la première, s’il existe dans la réalité, est tellement rare que personne, hormis l’auteur, ne le connaît ; celui de la seconde est suspect de n’exister nulle part, tant il semble excessif. Par ces deux raisons, le public ne s’intéresse ni à l’une ni à l’autre. Et comme déjà elles prennent leurs aises dans le premier acte, comme elles encombrent le second et ne sont qu’à peine plus réservées dans le troisième, — tantôt ensemble et se renvoyant la balle, et tantôt, ce qui est pis encore, se succédant, pour établir une série de contrastes, en des scènes exactement alternées, — ces deux mauvaises fées nuisent à l’ouvrage encore plus que son vice intime : ah ! pourquoi M. Pailleron les a-t-il invitées ! Il leur prête son humeur, toute sa belle humeur, dont elles se servent l’une contre l’autre, et toutes les deux contre nous : plus il en a, plus c’est terrible ! Mieux vaut, pour une pièce de théâtre, un personnage un peu niais, qui est à sa place, qu’un personnage trop spirituel qu’on souhaiterait de mettre dehors.

Voilà, de bonne foi, les véritables causes de cette déconvenue, qui surprend le public autant que l’auteur. Mais une victoire un peu molle n’est pas un désastre ; et c’est encore une victoire que nous enregistrons. Si ce n’est pas une de ces victoires triomphantes à l’envi des plus belles défaites, c’est encore une victoire acceptable, et même acceptable avec honneur : assez de mérites, en somme, l’assurent et la justifient.

Et d’abord la partie essentielle, sinon peut-être la plus considérable, de cette comédie, est traitée avec autant d’art que les admirateurs ordinaires de M. Pailleron le pouvaient espérer : — c’est de la partie sentimentale que je fais ce juste éloge. — Il s’engage donc, ce débat amoureux, entre trois personnes. Pour favoriser son candidat au bonheur, pour augmenter les chances de son Arnolphe et lui permettre d’emporter le prix, M. Pailleron l’a débarrassé d’Horace et même de tout