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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/92

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future, vivait à l’écart, le plus souvent à Coblentz, plus soucieux de l’armée que des agissemens de la cour de Postdam. Il avait une trop haute idée de ses devoirs pour discuter, et à plus forte raison pour contre-carrer la politique de son frère, dont il était le premier sujet [1]. Mais dans les épanchemens de l’intimité, il déplorait les influences passionnées qui s’exerçaient sur son esprit, et il appréhendait que la Prusse n’eût à faire les frais de l’alliance russe, dont il s’est servi si habilement depuis, en prenant fait et cause à la fois contre la France, l’Angleterre, l’Autriche, la Turquie et le Piémont. S’il n’avait pas l’esprit et l’érudition de Frédéric-Guillaume IV, il avait, en revanche, de la fixité dans les idées et le discernement des hommes. Jamais il n’a confondu la raison d’état avec le sentiment.

Le parti de la Croix, qui, depuis la révolution de 1848, jouait un rôle prépondérant dans les conseils de la couronne, était petit, mais puissant. Il se composait de trois nuances d’idées assez distinctes, bien qu’elles se confondissent souvent : l’idée exclusivement russe, que représentaient le général de Gerlach et son frère le président ; l’idée protestante dogmatique et piétiste, que représentaient plus particulièrement le roi et le général de Groeben ; l’idée prussienne pure, féodale, anticonstitutionnelle et ultra-conservatrice, qu’incarnait M. de Bismarck. Impopulaire dans le pays, dont il blessait les instincts, le parti de la Croix suppléait au nombre par l’audace et la violence, et surtout par son crédit auprès du souverain. C’est par lui que le ministre de Russie, à l’insu du baron de Manteuffel, arrivait à l’oreille du roi.

La politique russe avait su se créer de fortes positions à la cour et dans le gouvernement ; elle disposait de deux ministres dans le cabinet, et le sous-secrétaire d’état au ministère des affaires étrangères, M. de Lecoq, n’avait pas de secrets pour elle. Les grands dignitaires et les généraux lui étaient dévoués, et le prince Charles, à l’encontre de son frère, le prince de Prusse, affichait hautement ses sympathies pour l’empereur Nicolas et ses vœux pour le triomphe de sa cause, « Je tiens la Prusse dans ma poche, » disait le baron de Budberg dans un accès d’outrecuidance. C’est ce que nous disions aussi, en 1867, à propos des clés du Luxembourg : les poches de notre diplomatie malheureusement étaient trouées.

La Gazette de la Croix s’appliquait à faire prévaloir les tendances du parti ; elle traduisait ses passions avec acrimonie, elle ne

  1. Dépêche de M. de Moustier : « On assure que le prince de Prusse voit avec un profond chagrin la position dans laquelle on a mis le pays, bien que le respect qu’il doit à son frère, dont il est le premier sujet, l’empêche de l’exprimer tout haut. »