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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/918

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sonné. En quelques semaines, ce fut, du nord au midi, une véritable décomposition politique. Le pape et Alphonse II, éperdus, suppliaient le sultan turc de les secourir. Charles VIII, lui disaient-ils, enlèvera Djem, et le rétablira sur le trône de Mahomet. Bajazet répondait au pape, par une lettre que Burchard et Sanudo nous ont conservée, que, « pour le repos et l’honneur du saint-père, et sa propre tranquillité, » il était bon de faire mourir d’abord son frère Djem, « qui est d’ailleurs mortel, et prisonnier de Sa Sainteté, » et cela, « le plus tôt possible, et de la meilleure façon qui plaira à Sa Sainteté ; » Djem sortirait ainsi « des angoisses de cette vie, et son âme passerait en un monde plus heureux. » Le sultan voulait seulement le corps de Djem, et promettait au pape, comme prix du sang, 300,000 ducats, son amitié perpétuelle et la paix des chrétiens d’Orient. Cependant Ludovic hâtait le trépas de son neveu, et, à peine en possession du titre de duc de Milan, trahissait Charles VIII et prêtait l’oreille à l’appel du pape et aux conseils de Venise. Toutes les villes de Toscane se levaient contre Florence ; Florence chassait Médicis et se livrait au roi ; Pise précipitait dans l’Arno le lion de marbre de Florence, en criant : Popolo ! Libertà ! Le vieil état communal renaissait sous les pas de l’armée française. Le pape enfin perdait la tête ; il traitait avec tout le monde à la fois : avec l’empereur Maximilien contre Charles VIII, avec Charles VIII contre l’église et le concile dont la chrétienté menaçait le saint-siège ; il ouvrait Rome à une armée napolitaine marchant contre l’armée française, voyait avec épouvante les Orsini et les Colonna passer les uns après les autres dans le camp français, armait fiévreusement le Saint-Ange et les bourgeois de Rome, offrait des armes aux Espagnols et aux marchands allemands, enfermait au Saint-Ange son argenterie et ses tiares, faisait seller des chevaux pour fuir, il ne savait de quel côté. Tous les malheurs s’abattaient à la fois sur sa tête. Les cardinaux, qui chevauchaient dans le cortège du roi, préparaient le décret de déposition et le dossier d’un procès de simonie. Une compagnie française, commandée par le capitaine d’Allègre, arrêtait du côté de Viterbe Giulia Farnèse et son escorte. Charles VIII, imitant la chasteté de Scipion, ne voulut point voir Giulia la Bella, mais il lui imposa une rançon de 3,000 ducats. Cette aventure tragi-comique fut, pour Alexandre, le coup de grâce. Il abandonna tout au roi, le passage libre à travers Rome et le gouvernement militaire de la ville ; le droit de conquête sur le tyran de Naples dont il renvoyait l’armée ; la couronne des Deux-Siciles ; quatre ou cinq villes du patrimoine ecclésiastique ; il renonçait à l’alliance turque et remettait le sultan Djem à Charles ; il rendait Ostie à Julien Rovere ; il livrait son fils, le cardinal César, comme otage de sa foi pontificale. On lui laissa donc les clés de l’église universelle, et la