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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/897

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d’esprit, un sacristain médiocre, égoïste, réfractaire à tout sentiment délicat, tel que Jean Burchard, est une des plus utiles sources d’information. Il nous a rendu, comme un miroir et un écho, tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il a entendu dans le cours des trois pontificats terribles de Sixte IV, d’Innocent VIII, d’Alexandre VI ; il n’est point de fait grave de son Journal qui ne se retrouve, soit dans les chroniques contemporaines, soit dans les dépêches des ambassadeurs. Ce qui le rend précieux, c’est une absence désolante de sens moral. Les critiques qui ont soulevé des doutes sur l’authenticité du Diarium, rejeté comme pamphlet calomnieux, oubliaient deux choses : l’une, que l’église elle-même avait sauvé de la destruction les nombreux manuscrits du Journal, en faveur des descriptions précises du cérémonial de la chapelle pontificale, dont il est rempli ; l’autre, que, chez Burchard, il ne se trouve point la plus légère trace d’invective, de malice ou de haine. Quand il note une infamie, il est à cent lieues de penser que c’est une infamie. La sérénité de ce chapelain est merveilleuse. Une seule fois, dans sa vaste chronique, il a été ému sincèrement, profondément, et la douleur a rehaussé un instant la platitude naturelle de son latin. C’était le soir de l’entrée de Charles VIII à Rome. Tandis que Burchard veillait, au palais de Venise, sur le souper du roi, je ne sais qui osa envoyer à sa maison des garnisaires français, avec leurs chevaux. On mit à la porte, sous la pluie battante, les mules du maître des cérémonies vaticanes. A son retour, il vit l’attentat dans toute son horreur ; les chevaux ultramontains « mangeaient mon foin, dit-il, fenum mcum consumebant. « Il retourna près de Charles VIII et fit une affaire d’état. Le roi donna, avant de se coucher, l’ordre de délivrer la maison de Burchard de ses hôtes. Le chapelain reprit alors le calme de sa conscience. « Je les fis placer, écrit-il bonnement, chez les voisins. »

Certes, cet homme est incapable de nous tromper sciemment. Il ne raconte rien dont il ne soit très sûr. Il ne commente jamais les faits qu’il rapporte. A deux ou trois reprises, il refuse de nous rendre les bruits de la rumeur populaire, et nous informe nettement de sa discrète résolution. Au-delà du rituel de ses cérémonies, rien ne l’intéresse. Son horizon est le plus borné du monde, mais ce qu’il y aperçoit est d’autant plus clair et digne de créance. Jamais il ne s’est douté que l’église chancelait, que la chrétienté était dans l’angoisse, que la politique de Rome inquiétait l’Europe. Il lui suffisait que, sur l’autel papal, les cierges fussent convenablement allumés, et que le pape ne revêtit point une chape rouge à la place d’une chape violette. Retenons donc auprès de nous, comme un témoin perpétuel, le pauvre sire ; à lui seul, il a plus de révélations à nous faire que tous les hauts personnages, — l’ambassadeur