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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/893

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montant de nos effectifs, est aussitôt révélé aux Russes. » — : « Priez votre collègue, télégraphiait le maréchal Vaillant, de vous confier d’où partent les indiscrétions. » — « Lord Bloomfield, répondait notre envoyé, refuse de s’expliquer, mais il nous engage à redoubler de surveillance. » M. de Moustier n’était pas homme à se décourager : il revint à la charge ; ce ne fut qu’après de vives instances que son collègue consentit à s’expliquer. Il nous apprit par qui et comment nous étions trahis. Le gouvernement anglais en savait plus long que le maréchal Vaillant sur ce qui se passait dans son département.

La politique anglaise jouait alors franc jeu ; ses agens n’avaient pas de secrets pour les agens français, ils leur communiquaient leurs dépêches et jusqu’à leurs correspondances particulières. Jamais alliance entre deux pays n’a été interprétée par leur diplomatie avec une solidarité plus intime et plus correcte que celle de la France et l’Angleterre pendant la guerre de Crimée.

La réconciliation de la France et de la Russie n’était pas imminente, mais tout indiquait qu’elle serait prochaine et cordiale. Les bruits de rapprochement étaient dans l’air ; ils dominaient le bruit du canon de Sébastopol. L’armée russe et l’armée française se battaient courtoisement, sans haine, sans acharnement ; les sympathies de deux peuples perçaient dans leurs journaux, elles se manifestaient sur les champs de bataille, durant les armistices ; elles se révélaient dans le traitement des prisonniers et des blessés, dans les relations personnelles des diplomates, et Napoléon III ne faisait que traduire le sentiment de la France lorsque plus tard, au congrès de Paris, il s’appliquait à ménager la dignité de la Russie, à la relever de ses défaites par la courtoisie de ses procédés et la modération de ses exigences. « Nous accorderez-vous la paix ? disait l’empereur à l’envoyé russe. — Je viens vous la demander, Sire, » répondait le comte Orlof. — Ce n’est pas le langage qu’on tenait à M. Thiers et à M. Jules Favre en 1871 ; on les blessait dans leur dignité, on leur appliquait le Vœ victis des temps barbares.

L’Autriche ne s’y trompait pas : elle prévoyait qu’aussitôt la paix conclue, elle aurait à compter avec la France et la Russie étroitement réconciliées ; que l’une lui reprocherait ses défaillances et la seconde son ingratitude. Ce n’est pas le courroux du cabinet des Tuileries que le comte de Buol redoutait le plus. La diplomatie française était polie, conciliante ; les procédés hautains n’étaient pas dans ses traditions ; elle était patiente et savait transiger. La diplomatie russe, au contraire, se montrait alors altière, vindicative ; elle passait sans transition des caresses aux menaces. Il entrait dans sa tactique de frapper les imaginations et de donner à réfléchir aux gouvernemens par des coups de théâtre. C’est ainsi que le prince