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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/887

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L’esprit restait confondu, atterré ; jamais les arrêts du destin ne s’étaient manifestés plus dramatiques. Il semblait qu’on entendit la voix de Bossuet en face de cette mort foudroyante, mystérieuse, frappant la monarchie au milieu de ses vicissitudes.

Pétersbourg donnait dans ces tristes jours un affligeant spectacle. L’empereur Nicolas, naguère le plus majestueux et le plus adulé des souverains, était traîné aux gémonies. Tous les revers lui étaient imputés. La France a connu ces brusques retours. Les peuples ne voient que la défaite ; ils oublient les jours de prospérité.

L’impératrice douairière télégraphia au roi qu’avant de mourir, l’empereur l’avait priée de lui demander de rester l’ami de la Russie et de ne pas oublier le testament de son père [1].

On abusait des dernières paroles de l’empereur Nicolas ; tandis que les proclamations de Pétersbourg disaient que sa dernière pensée s’était reportée sur ses soldats, à Berlin on racontait qu’il avait dit en expirant : « Je n’ai pas pu résister à la douleur d’être trahi par l’Autriche. » L’insinuation était cruelle ; les haines politiques ne désarment pas devant le spectacle de la mort.

Le roi ne faisait qu’écrire des lettres qu’il arrosait de ses larmes ; il ne voulait entendre parler de rien. « Comment voulez-vous que je m’occupe d’affaires, disait-il à son conseiller, qui s’efforçait de le ramener aux réalités, et surtout d’une alliance avec les puissances occidentales, le corps de l’empereur Nicolas est encore chaud ! »

Dans les cercles diplomatiques, on se rappelait les dédains du tsar pour son beau-frère, et l’on se demandait si la douleur de Frédéric-Guillaume n’était pas de celles dont aisément on se console. a Le roi est consterné, mais soulagé, » disait le ministre de Saxe. Le chagrin du prince de Prusse était plus simple, plus vrai ; il

  1. Le testament de Frédéric-Guillaume III a été écrit treize ans avant sa mort, le 1er décembre 1827. Voici le passage de cet acte qu’où invoquait à Pétersbourg : « Ne néglige pas, autant qu’il sera en ton pouvoir, la paix entre les puissances de l’Europe, mais avant tout tâche de maintenir la bonne intelligence entre la Prusse, la Russie et l’Autriche. Leur union est comme la pierre fondamentale de la grande alliance européenne. » — Ces conseils n’étaient pas impérieux, ils demeuraient subordonnés à la possibilité. Le parti de la Croix en exagérait à plaisir la portée. Aucune pensée hostile à la France ne les avait inspirés. Frédéric-Guillaume avait le goût de nos mœurs, de nos usages, de nos spectacles, de notre langue. Ses malheurs ne l’avaient rendu ni amer ni injuste. Il fit placer le portrait de Napoléon Ier, qu’il demanda à Louis XVIII, dans le musée de Berlin, en face de la statue de César, et donna aux princes d’Orléans, après 1830, de précieux témoignages de sympathie. Il n’eût ni encouragé ni toléré la sauvage aversion que, depuis, le parti féodal prussien a manifestée à la France.