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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/846

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nous n’avons que de méchans lits de plume épais de deux doigts ; on a couru tout le village pour y trouver deux couvertures… Ce n’est pas la première fois que nous avons éprouvé le même sort, mais nulle part nous n’avons été si mal. »

Cependant Lavoisier père se mettait en route pour Bourbonne-les-Bains, au-devant de son fils, qui se hâtait de son côté, dans l’impatience de l’embrasser, et lui écrivait le 28 septembre : « Je vois se rapprocher le moment qui doit nous réunir ; nous avons encore gagné un jour sur notre route ; ainsy nous arriverons à Bourbonne le 7 du mois d’octobre ; nous y arriverons vers les une heure de l’après-midy, au plus tard. » Aussitôt le père, qui reçoit cette lettre à Chaumont, s’empresse de partir ; il lui faut se presser, s’il veut être au rendez-vous. A Langres, ses amis ne peuvent le retenir qu’une heure ; il doit repartir sans retard pour être à Bourbonne le soir même. Le voyage ne lui fut pas facile : à Montigny, les chevaux manquent ; en vain on veut le retenir pour la nuit, il insiste. On ramasse des chevaux dans la campagne, on attelle la chaise de poste et l’on repart par une pluie torrentielle. A peine si l’on fait une lieue par heure. La nuit surprend l’impatient voyageur dans les bois où, pour se désennuyer, il cherche s’il ne verra pas quelques loups ; enfin il arrive à Bourbonne, chez son ami, M. Robert, où il accueille avec joie le souper qu’on lui offre. Le lendemain, dès six heures, il est debout : c’est le jour même qu’il verra son fils. Que les heures lui paraissent longues ! A chaque instant, il interroge sa montre ; il s’habille, il déjeune, il fait des visites : il n’est encore que dix heures ! Il suppute les distances ; le fils chéri doit être à cinq ou six lieues. Quelque diligence qu’il fasse, il ne peut arriver avant une heure. Pour tromper l’ennui de l’attente, il écrit longuement à sa belle-sœur, Mlle Punctis, pour lui raconter tous les détails du voyage. Une heure sonne, les voyageurs ne paraissent pas encore ; on se décide à dîner sans plus attendre ; le père, distrait, à toujours les yeux tournés vers la place. Au moment où l’on sort de table, il aperçoit son fils qui précède Guettard ; il se précipite au-devant de lui. Le jeune homme saute à bas de son cheval, le père et le fils s’embrassent tendrement, et tous deux reviennent lentement à la maison, où un nouveau dîner est servi ; et, pendant trois heures d’intimes conversations, ils s’accablent de questions. Mais le travail du jour n’est pas terminé ; il faut étiqueter et emballer de nouveaux échantillons pour M. Bertin, besogne à laquelle le père se met avec joie, tandis que le fils travaille à l’analyse des eaux de Bourbonne ou s’occupe de mettre au courant les notes de son journal. Le lendemain, on repart par des chemins détestables, où la chaise de poste enfonce dans la terre glaise jusqu’au moyeu ; à peine si quatre chevaux peuvent la traîner. A Chaumont, on se sépare de nouveau ;