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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/838

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lumineuse, il eut la volonté de s’enfermer pendant six semaines dans une chambre tendue de noir, sans voir un seul instant la lumière du jour. Telles étaient déjà sa puissance de travail, sa volonté tenace dans la poursuite de la vérité, sa précision dans la recherche scientifique. « L’unique objet que je me propose, dit-il, étant de concourir au bien de mes concitoyens, le terme fixé par l’Académie ne sera pas celui de leur être utile. » Enfin, dans ses calculs sur le prix de revient de l’éclairage de Paris, le jeune savant déploie déjà les qualités d’ordre et de méthode qui le placeront au premier rang des financiers et des économistes.

L’Académie partagea le prix de 2,000 livres entre trois fabricans, Bailly, Bourgeois et Leroy, qui avaient surtout fait des essais publics avec des lanternes de diverses formes ; mais elle distingua spécialement le mémoire de Lavoisier, dont l’épigraphe était un hémistiche de Virgile : Signabit viam flammis, et, sur le rapport élogieux des membres de la commission, résolut de décerner à l’auteur une médaille d’or donnée par le roi. Elle lui fut remise dans la séance du 20 août 1766, et les journaux signalèrent au public ce jeune savant qui méritait les récompenses de l’Académie avant d’avoir accompli sa vingt-troisième année [1]. Quoique de nombreuses occupations eussent semblé le détourner plus tard des questions de l’éclairage, Lavoisier faisait encore des expériences, en 1767, pour les réverbères de la rue des Prouvaires ; en 1783, il proposait un nouveau mode d’éclairage des salles de spectacle.

A peine avait-il été récompensé par l’Académie, que Lavoisier, dont la jeunesse, comme l’âge mûr, ne connut pas une heure inoccupée, reprenait l’œuvre à laquelle Guettard l’avait associé ; ce même mois d’avril, il parcourait de nouveau les environs de Paris, déterminant le relief du sol à Corbeil, Arpajon, Rueil, etc., et, à la fin de l’année, recommençait ses excursions géologiques dans la Brie. Entre temps, il lisait, étudiait, et notait les réflexions que lui suggéraient ses lectures. Ainsi, à propos de deux mémoires parus dans les volumes de l’académie de Berlin, il se demande ce qu’est la matière du feu, de quelle nature sont les élémens ; d’abord il s’imagine que l’air n’est que de l’eau réduite en vapeur, ou plutôt de l’eau combinée à la matière du feu ; puis, au même instant, il modifie cette première conception ; il rend une existence propre à l’air atmosphérique, qui contient en dissolution le fluide igné et de l’eau ; déjà il médite sur les grands problèmes dont il lui est réservé de donner la solution.

  1. « Le public a vu avec plaisir cette distinction si flatteuse pour un jeune auteur, et dont il n’y avait pas eu d’exemple à l’Académie des Sciences. » (Journal des Sçavans de septembre 1766.)