Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/811

Cette page n’a pas encore été corrigée


le haut du mur. La plupart sont nu-tête ou n’ont pour couvre-chef qu’une mauvaise casquette. Ils causent tout haut, rient, s’interpellent les uns les autres avec l’air insouciant d’hommes auxquels il ne serait rien arrivé d’extraordinaire et qui se trouveraient dans leur élément. Un seul gardien les surveille ; mais comme il serait en danger, perdu au milieu de la salle, et qu’ils auraient bien vite fait de l’étouffer en l’acculant dans un coin (c’est ce qu’on appelle, en terme d’argot, donner une pousse), il se promène sur une sorte de balcon en bois qui domine la salle, comme un officier de marine sur son banc de quart. Si on les regarde du haut de ce banc, à peu près comme au Jardin des Plantes on regarde les ours au fond de leur fosse, ils n’en paraissent pas autrement émus. Ils lancent vers vous un regard distrait ou gouailleur et reprennent leur promenade ou leur causerie. Ce sont, en effet, les familiers du logis : mendians, vagabonds, filous, libérés en rupture de ban. Ils y sont maintes fois venus et ils y reviendront encore. Peu leur importe donc l’attention dont ils sont l’objet, et je ne sais si l’insouciance des blouses ne produit pas une impression plus triste que l’air humilié des chapeaux.

Quant aux cellules, elles sont très diversement occupées. Quelques-unes ont une destination particulière. C’est ainsi que la cellule n° 86, plus spacieuse que les autres, est spécialement destinée à recevoir les individus (et il y en a toujours plusieurs) atteints d’infirmités : boiteux, manchots, aveugles, etc. C’est la cellule des miracles. Il n’est pas très à l’honneur de la nature humaine d’avoir à dire que, si on les met ainsi à part, c’est par la même précaution qui, dans un chenil bien tenu, fait mettre à part les chiens malades, pour que les autres ne leur tombent pas dessus à belles dents. La misère n’est guère compatissante à la misère, et les infirmités dont ces malheureux sont atteints, au lieu d’exciter la compassion de leurs compagnons de détention, les exposeraient plutôt à leurs lazzi et à leurs mauvais traitemens. Dans les cellules ordinaires, on met par principe tous les individus arrêtés sous une inculpation qui présente quelque gravité. Si l’individu arrêté paraît en proie à une certaine exaltation, ou si la gravité même de l’accusation dirigée contre lui donne à penser qu’il pourrait attenter à ses jours, on le place dans une cellule double, sous la surveillance d’un autre détenu (système qui n’est pas sans présenter de sérieux inconvéniens), ou même, dans certains cas exceptionnels, sous celle d’un inspecteur de la sûreté. C’est ainsi que j’ai eu occasion de voir au dépôt ce triste Pranzini, dont la figure insignifiante et l’aspect vulgaire auraient désenchanté bien des curiosités malsaines. On détient également en cellule les individus accusés de crime contre les mœurs, ou bien ceux auxquels leur condition sociale rendrait particulièrement