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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/779

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Avant trois heures, toute l’armée débouchait dans la plaine du Chélif ; de la cavalerie arabe, on ne voyait plus que la poussière soulevée par sa retraite. Le bivouac fut installé, comme d’habitude, auprès du marabout de Sidi-Abd-el-Kader.

Le soir venu, comme d’habitude aussi, le général Bugeaud convoqua dans sa tente les généraux et les chefs de corps. Avant de donner l’ordre pour le lendemain, il se mit à faire une conférence critique sur les incidens de la journée. Il commença par s’accuser lui-même d’une première faute, qui était d’avoir établi sa ligne de combat sur la rive droite de l’Oued Boutane plutôt que sur l’autre rive ; puis il passa au mouvement de la gauche, à l’offensive trop précipitée, selon lui, qu’elle avait prise, et, par suite, au médiocre résultat d’une affaire qui pouvait tout décider. « Une demi-heure de patience intelligente de plus, dit-il en manière de conclusion, et au lieu d’un succès incomplet, nous en aurions en un très grand. » Faites d’abord avec mesure et d’un ton calme, ces observations furent accueillies en silence par le duc de Nemours, qui n’en parut aucunement blessé. Il n’en fut pas ainsi du général Changarnier ; le mot de « patience intelligente, » qu’il sentait bien envoyé à son adresse, l’avait piqué au vif. Sa réplique s’en ressentit ; elle fut sèche, aigre, cassante. Il donna des raisons qui pouvaient être bonnes, mais l’accent du raisonneur n’était pas fait pour convaincre, encore moins pour adoucir et persuader son interlocuteur. Le général Bugeaud était irascible, et comme l’éducation ni l’usage du monde n’avaient refréné son tempérament, il lui arrivait souvent de donner à ses contradicteurs de terribles coups de boutoir. « Il y a des années que je fais la guerre, venait de dire Changarnier, et, pour mon métier, je crois bien le savoir. » — « Eh ! monsieur, repartit tout à coup le gouverneur, le mulet du maréchal de Saxe a fait vingt campagnes, et il est toujours resté mulet. » Ainsi finit la conférence ; le gouverneur y coupa court en donnant brièvement l’ordre ; et les auditeurs de cette étrange controverse se séparèrent, plus ou moins scandalisés, plus ou moins satisfaits, car il y avait des uns et des autres. L’anecdote du mulet fit rapidement le tour du bivouac ; on en rit beaucoup, même parmi ceux qui appréciaient au plus haut la valeur du général Changarnier ; mais, à cause de son orgueil et de la raideur de son caractère, il n’avait pas autant d’amis qu’il se plaisait volontiers à le croire.

Le 4 mai, le général Bugeaud suivit la rive droite du Chélif jusqu’à El-Kantara, passa le pont, et, le lendemain, remonta par la rive gauche en ravageant le territoire des Beni-Zoug-Zoug. Cette journée du 5 mai fut une belle journée de cavalerie. Il n’y eut pas moins de trois engagemens distincts contre trois corps venus de trois points différens. Le premier fut le plus vif et le plus disputé.