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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/707

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Voyage en Espagne, c’est l’exactitude. Son cerveau, comme il aimait à le dire lui-même, faisait métier de a chambre noire, » et son art n’intervenait dans sa sensation que pour en fixer plus profondément l’image. Le romantisme choisissait, et, après l’avoir choisi, transformait, de parti-pris et de propos délibéré, l’objet de son imitation ; Gautier choisit encore le sien, mais quand il l’a choisi, son unique souci n’est plus que de le reproduire. Par là, c’est encore lui que nous retrouvons aux origines du naturalisme contemporain. Romantique dans le choix du sujet, ne prenant d’ailleurs qu’un intérêt médiocre au spectacle de la vie de son temps, ses procédés ou ses moyens sont cependant déjà ceux du naturalisme. Sans doute, il se retient sur la pente ; et cette faculté qu’il a de tout décrire, l’artiste et le poète qui sont en lui l’empêcheraient encore de l’appliquer à tous les objets indistinctement, si d’ailleurs la laideur et la vulgarité n’offensaient son dilettantisme, n’échappaient d’elles-mêmes à son attention, n’étaient pour lui comme inexistantes. Il n’aimait vraiment à travailler que dans une matière aussi précieuse et aussi rare que son art ; et plutôt que d’écrire Madame Bovary, par exemple, ou l’Éducation sentimentale, il fût allé jusqu’aux Indes chercher ses sujets de tableaux. Mais si les procédés de l’Éducation sentimentale ou de Madame Bovary sont bien ceux de Salammbô, ceux de Salammbô sont ceux aussi du Roman de la momie. Et je dis qu’en les introduisant dans l’art, Gautier d’abord, et les naturalistes à sa suite, y ont introduit des scrupules tout nouveaux d’exactitude et de précision. Et je veux bien d’ailleurs qu’ils soient quelque peu pédantesques, et qu’un peu moins de style, un peu plus d’émotion, fissent beaucoup mieux notre affaire ; mais ce sont de louables scrupules ; et on n’y pourrait désormais renoncer qu’au grand dommage de la sincérité, de la vérité, de la probité de l’art.

Si nous voulions maintenant poursuivre, il serait aisé de retrouver bien d’autres traces encore de cette influence de Gautier jusque sur nos contemporains. Lorsque, par exemple, de nos jours mêmes, nos petits poètes et nos jeunes romanciers affectent de considérer le théâtre comme un « art inférieur, » ce n’est sans doute pas de l’auteur du Chandelier ni de celui de Ruy Blas qu’ils ont hérité cette belle maxime ; c’est de Flaubert, dont le rêve eût été pourtant de se voir applaudir sur la scène, et, par Flaubert, c’est de Gautier, qui n’était lui-même qu’à moitié convaincu de sa propre opinion, mais qui se revanchait ainsi de l’ennui de son feuilleton dramatique. De même, quand ils se désintéressent de la vie de leur temps, — ce qui est une manière de ne s’intéresser qu’à eux, — c’est de Gautier qu’ils tiennent encore cette leçon, car ce n’est pas de Lamartine ou de Victor Hugo, lesquels d’ailleurs eussent aussi bien fait, pour leur repos et pour leur gloire, de se