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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/704

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de certains « secrets » ou « mystères » de l’art que Gautier ne l’a fait dans sa Notice sur Charles Baudelaire.

Ce que cette poétique a de plus curieux et même d’assez inattendu, étant celle de l’homme dont le « gilet rouge » ou le « pourpoint rose » de la première d’Hernani a fait, dans l’histoire littéraire du temps, le type du romantique chevelu, c’est de procéder point par point de la poétique d’Hugo, et cependant, point par point aussi, d’en être le contre-pied. Par exemple, ce que le romantisme avait proclamé, si l’on peut ainsi dire, de toute la force de la voix du maître, c’était le principe de l’individualisme dans l’art, ou le droit pour le poète, et pour chacun de nous.de se mettre lui-même en scène, et de remplir les oreilles des hommes du bruit harmonieux de ses lamentations. Confessez-vous les uns aux autres, et confessez surtout les autres avec vous. Après les Méditations, les Feuilles d’automne, et après les Feuilles d’automne, les Nuits, c’est-à-dire les chefs-d’œuvre, peut-être, du lyrisme moderne. Mais, après eux, ou après elles, que de Nuits, que de Feuilles, que de Méditations qui n’avaient servi qu’à montrer combien peu d’hommes ou même de poètes ont ainsi le droit de nous occuper d’eux-mêmes ! C’est pourquoi, tout ce que la langue, le rythme et la rime avaient réalisé de conquêtes sur la timidité classique ou pseudo-classique, en osant traiter pour la première fois ces sujets si longtemps interdits au poète, Gautier n’avait garde de ne pas l’accepter ; il s’en empare et se l’approprie. Mais c’est pour poser aussitôt le principe contradictoire, et pour faire de l’impersonnalité de l’œuvre d’art la mesure même de sa perfection. On ne doit mettre de soi dans son œuvre que son talent ou son génie, si les dieux vous en ont donné, mais non pas son histoire, celle de ses amours ou des amours de ses amis. « Le poète doit voir les choses humaines comme les verrait un dieu du haut de son Olympe, les réfléchir dans ses vagues prunelles et leur donner, avec un détachement parfait, la vie supérieure de la forme. » Et, à la vérité, quoique ce soient ses propres paroles, ce n’était pas en son nom qu’il exprimait cette doctrine, ce n’était que comme étant celle de l’auteur des Poèmes antiques et des Poèmes barbares, M. Leconte de Lisle. Trop romantique encore pour s’élever jusqu’à cette hauteur d’impassibilité, Gautier se contentait de ne pas se mêler lui-même, sa famille et ses amis, à sa prose ou dans ses vers. Mais c’est bien là qu’il tendait ; et, pour en donner une preuve en passant, c’est à cette faculté de se distinguer de son œuvre, de se dédoubler, de revivre par l’imagination les siècles disparus et les civilisations éteintes, qu’il a dû quelques-unes de ses meilleures inspirations : Une Nuit de Cléopâtre, Arria Marcello, le Roman de la momie.

Un autre principe encore du romantisme, c’était celui de la liberté dans l’art, et, par ces mots magiques, en 1850, on était édifié,