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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/698

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enquête, il se trouva face à face avec Socrate, qui sortait de chez le vieux Céphale, père d’Euthydème et de Lysias, et Socrate lui dit : « Glaucon, défie-toi de l’intempérance de ton zèle. Si on t’en croyait, Athènes serait une caverne, et cette cité me paraît plus honnête que beaucoup d’autres. La nature humaine est encline au mal, et sous tous les régimes, dans tous les temps, dans tous les lieux, il y a eu des corrupteurs et des corrompus ; tu en trouverais facilement à Sparte et à la cour des rois de Macédoine. Au surplus, le patriotisme devrait t’empêcher de laver ainsi notre linge sale en public, sur l’agora, au grand soleil. Nous avons des voisins. Ne vois-tu pas que toute la Grèce est aux fenêtres ? Nos amis secouent tristement la tête, nos ennemis triomphent, et les cafards prennent les dieux à témoin de nos iniquités, en ayant bien soin de cacher leurs mains qui sont moins propres que les nôtres. » Glaucon le regarda de haut en bas, fronça le sourcil et répondit : « Je dois interroger tantôt deux généraux, un patron de navire, un coiffeur, trois portiers et quatre marchandes de sardines. Je t’écouterai quand j’aurai plus de loisir. » A quelques jours de là, il dînait chez Agalhon avec Aristophane. Quand les tables furent enlevées et qu’on eut terminé les libations aux dieux libérateurs, le grand poète, se tournant vers le tribun, lui récita des vers qu’il venait de composer et qui signifiaient à peu près : « Intrépide et emphatique braillard, tu remplis tout de ton audace, l’Attique, l’assemblée du peuple, les finances, les décrets, les tribunaux. Comme un torrent bourbeux, tu as bouleversé notre ville ; les criailleries, les vociférations intéressées assourdissent Athènes. Tu as quelque chose à gagner dans cette affaire, et tu ressembles au pêcheur qui, posté sur une roche escarpée, guette les thons. »

Les politiciens ont leurs années grasses et leurs années maigres ; quand ils abusent de leurs prospérités, leur déchéance est proche. Telle nation leur témoigne longtemps une excessive indulgence, et les traite en enfans gâtés, à qui ou passe toutes leurs fantaisies. Le jour arrive où elle s’aperçoit que, faute d’un gouvernement ferme et stable, ses affaires languissent ou s’embrouillent, qu’elle décline dans l’estime du monde, que ses amis s’éloignent d’elle et que ses ennemis cessent de la redouter. Alors elle prend en haine, en dégoût, les brouillons qui la discréditent, et elle acclame le dictateur qui l’en délivre. Le remède est souvent pire que le mal ; mais, comme le remarque fort sensément M. de Holtzendorf : « Les peuples ont rarement plus d’une idée à la fois, et à chaque époque on a regardé comme le bonheur suprême le contraire des abus dont on souffrait le plus dans le moment présent. »


G. VALBERT.