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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/688

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dans ce temps le monde était plus jeune. Depuis lors, il a, sinon beaucoup marché, du moins beaucoup roulé, et les Glaucon ne rougissent plus de leurs péchés. Ils ont un front d’airain, une imperturbable assurance, un invincible entêtement, et s’il leur arrivait de rencontrer un Socrate qui entreprît de les confesser, la confusion serait pour Socrate.

Un savant professeur de droit à l’université de Munich, M. Franz de Holtzendorf, correspondant de l’Institut de France, est convaincu, comme Socrate, que la politique est une science et qu’il faut avoir appris beaucoup de choses pour gouverner un état. Il a essayé de démontrer sa thèse dans un livre qui vient d’être traduit en français [1]. Les politiques trouveront peut-être qu’il se montre fort exigeant, qu’il leur demande plus qu’ils ne peuvent donner. Socrate, qui procédait plus simplement qu’un professeur de Munich, se contentait de dire à Glaucon : « Tu veux nous gouverner. Le devoir d’un homme d’état est de rendre sa patrie plus prospère et plus glorieuse. Sais-tu comment il faut s’y prendre pour enrichir un peuple, quel est le meilleur système d’impôts, le meilleur moyen d’accroître les revenus d’Athènes et de relever ses finances ? Si nous étions en guerre avec nos voisins, saurais-tu dire avec quelque précision quel est leur fort et leur faible et en quoi nous leurs sommes supérieurs ? Si nous voulions envoyer quelque part une colonie, as-tu voyagé ? Connais-tu les pays lointains, leur climat, leurs ressources, les chances qu’auraient nos colons d’y prospérer ? »

Si Glaucon avait rencontré dans l’agora d’Athènes M. de Holtzendorf et qu’il fût entré en propos avec lui, sa confusion eût redoublé. Le savant professeur lui aurait dit : « Les impôts et les colonies ont leur importance, mais ce ne sont que des points secondaires. Un homme qui aspire à gouverner un peuple doit se dire qu’un gouvernement a charge d’âmes et au moins trois missions à remplir. Jaloux de la grandeur de son pays, un vrai politique s’identifie avec ses intérêts et ses traditions, dont il a fait une étude approfondie. Il le met en état d’affronter tous les hasards, de se défendre victorieusement contre les entreprises de ses voisins, il prévoit tous les cas, tous les accidens possibles, et il faut avoir étudié le passé pour prévoir l’avenir. Mais la politique du dehors n’est rien sans la politique du dedans. Un vrai gouvernement est le défenseur de la paix publique, l’arbitre des partis et de leurs querelles, le garant des droits de chacun et surtout du droit des faibles, et il est de son devoir de protéger les minorités contre. la tyrannie d’une majorité oppressive. Enfin il doit travailler à la

  1. Principes de la politique, introduction à l’étude du droit public contemporain, par Franz de Holtzendorf. Traduction de M. Ernest Lehr, conseil de l’ambassade de France en Suisse. Hambourg, 1887.