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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/642

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en ville ; c’était le duc de Richelieu. A d’autres il disait : « J’espère que vous serez des nôtres et que vous ferez de bonnes affaires pour vous et pour nous ; vous ne rencontrerez ici ni embarras, ni difficultés ; en cas contraire, adressez-vous à moi et vous obtiendrez justice et protection. » Parlant les principales langues de l’Europe, il pouvait, comme Mithridate, dont il était à certains égards le successeur, s’adresser à chacun dans l’idiome qui lui était propre. Une autre comparaison qui s’offre à l’esprit, c’est celle que n’a pas manqué de faire Sicard : « Déjà la réputation du gouvernement doux d’Idoménée attire en foule de tous côtés des peuples qui viennent s’incorporer aux siens et chercher le bonheur sous son aimable domination. » Dans ce pays neuf, dont l’essor aurait pu être aisément comprimé par l’abus de la paperasserie et de la réglementation, Richelieu avait pris pour maxime : « Ne réglons pas trop ! »

Avant lui, sur cette plage déserte, il n’y avait pas un arbre, et l’on n’aurait pu y trouver un fruit ou un légume : il encouragea la plantation des jardins, le développement de la culture maraîchère, et bientôt Odessa put fournir de primeurs la Russie et la Turquie. Il aimait les arbres et avait lui-même un petit jardin où il se plaisait à planter, greffer et tailler. Il faisait venir des graines de toute sorte et les distribuait à ses familiers, les engageant à les semer. « Un fruit obtenu de nos plantations, dit Sicard, l’enchantait ; il s’en emparait et le montrait pour prouver le succès. » Un habitant avait devant sa porte deux acacias qui souffraient de la chaleur ; le duc entra chez lui et lui dit : « Je vous en prie, donnez un peu d’eau à ces arbres, vous me ferez plaisir. Si vous ne voulez pas le faire, permettez que je les fasse arroser moi-même. » Cette plage de sable sur laquelle s’élève Odessa dut à Richelieu son premier vêtement de verdure.

Quant aux provinces, dont il devint gouverneur-général à partir de 1805, la transformation ne devait pas être moins extraordinaire. La Nouvelle-Russie, jusqu’alors, avait été une sorte de désert, présentant, soit des steppes sablonneuses, comme un petit Sahara européen, soit des steppes herbacées, comparables à la Prairie d’Amérique et où Bas-de-Cuir et les autres personnages de Fenimore Cooper ne se seraient pas trouvés dépaysés. Pourtant les steppes herbacées couvraient le sol le plus fertile de l’Europe, ce tchernoziom, cette terre noire, cet humus profond, dont la fécondité, déjà au temps d’Hérodote, étonnait les Grecs, nourrissait presque sans travail les Scythes Laboureurs, et plus tard emplissait les greniers d’Athènes. Seulement, depuis les invasions barbares, le désert avait repris ses droits ; les tribus agricoles avaient été chassées ou exterminées par les tribus nomades ; les Tatars de Crimée et les Cosaques du Dnieper inondaient tour à tour ces plaines de leurs escadrons dévastateurs, et ce qui est aujourd’hui un champ de blé plus grand