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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/622

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REVUE DES DEUX MONDES.

ceau justement admiré, sous ce prétexte que les beautés n’en sont pas du même ordre et du même genre que dans les chants qu’il considère comme primitifs ; il n’y retrouve pas ce qu’il appelle « la grande manière homérique. » L’entrevue de Paris et d’Hélène après le combat singulier, la scène où Hélène, sous les yeux des vieillards troyens, monte aux murs de Troie pour nommer à Priam les principaux chefs de l’armée grecque, la rencontre d’Héra et de Zeus sur le sommet de l’Ida, enfin jusqu’à la merveilleuse prière de Priam prosterné aux pieds d’Achille, tout cela est fort beau sans doute, mais n’appartient plus à Homère. Que penser d’une méthode qui aboutit à de pareils résultats ? Est-il rien de plus hasardé, de plus arbitraire, de plus dangereux ? En procédant ainsi, on aurait bientôt fait de démontrer que le même homme ne peut avoir écrit Macbeth, le drame le plus sombre et le plus tragique qui fut jamais, et les charmantes fantaisies du Songe d’une nuit d’été. Dans Victor Hugo, sans parler du poète dramatique, on trouverait au moins quatre poètes différens : celui des premières Odes, celui des Feuilles d’automne et des Chants du crépuscule, celui des Châtimens, celui de la Légende des siècles.

Restent les contradictions que l’on a signalées dans l’Iliade. À tout prendre, elles sont sans importance et ne portent que sur des détails. On en a relevé de plus graves dans des livres tels que l’Enéide et le Don Quichotte, livres dont chacun n’a qu’un auteur, un auteur qui savait écrire et qui pouvait se relire. D’ailleurs, ces légères discordances s’expliquent encore mieux dans l’hypothèse d’un poème, né d’un effort unique, que dans celle d’un ouvrage qui, composé de pièces de rapport, aurait été l’objet de plusieurs révisions successives, révisions au cours desquelles on aurait remarqué et fait disparaître ces incohérences. Quant aux inégalités de l’exécution, il n’est pas nécessaire, pour en rendre raison, de supposer la collaboration de plusieurs poètes qui ne pouvaient avoir tous le même génie. Quelque soigné qu’il soit, tout récit étendu comporte des parties secondaires, des morceaux de transition, qui ne sauraient avoir le même intérêt et le même éclat que les scènes capitales. De tout temps, d’ailleurs, l’inspiration a eu ses défaillances. Peut-on citer un poète, je dis des plus grands, qui, dans une œuvre de longue haleine, soit partout égal à lui-même ? Pourquoi ne pas admettre avec Horace, en toute simplicité, que, lui aussi, le bon Homère sommeille quelquefois,

Quandoque bonus dormitat Homerus ?

Qu’on ne s’y trompe point : nous ne nous flattons pas d’avoir prouvé l’existence d’Homère. De tels problèmes ne sont pas suscep-