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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/618

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REVUE DES DEUX MONDES.

comparative d’éclairer de ses lumières cet obscur problème de la question homérique ; on a cherché, dans la Grèce, dans l’Inde, en Scandinavie, en Germanie, en Espagne, chez les Slaves, enfin un peu partout, comment les choses s’étaient passées chez les peuples qui ont eu, eux aussi, sous une forme quelconque, une épopée nationale, où sont venus s’agréger et se fondre, dans une œuvre d’ensemble, les principaux mythes et les plus anciennes traditions d’une race ou d’une tribu, les souvenirs, altérés et embellis par l’imagination populaire, des grandes luttes héroïques, des migrations aventureuses et des chefs qui les ont conduites. À la suite de ces études, on a cru pouvoir distinguer, d’une manière générale, dans l’histoire de ce travail et de cet enfantement poétiques, les deux périodes que l’on a appelées la période de production et la période de rédaction. Le premier de ces termes n’a pas besoin d’être expliqué ; le second désigne l’époque, plus ou moins tardive, où l’on a recueilli, en y faisant un choix, des chants et des récits qui, jusqu’alors, avaient été conservés, quelquefois pendant plusieurs siècles, par voie de transmission orale. La distinction est fondée ; pris dans leur ensemble, les faits la confirment. Il y a donc lieu de l’appliquer à la Grèce, comme aux autres nations chez lesquelles l’épopée est arrivée à son plein épanouissement, l’épopée, cette fleur merveilleuse et rare qui ne réussit pas dans tous les terrains et dont ne se parent pas tous les printemps. En Grèce, la première de ces deux périodes, c’est celle que remplissent ces aèdes qui ont tiré de la carrière, qui ont taillé, qui ont amené sur le chantier les matériaux de l’édifice grandiose que construisit plus tard un maître architecte ; ce qui répondrait à la seconde, ce seraient les poèmes homériques, ce seraient l’Iliade et l’Odyssée. Sans doute, il peut paraître étrange d’entendre parler de rédaction à propos du legs d’un siècle qui ne savait pas écrire ; ce mot fait songer tout d’abord au travail d’un scribe qui fixe sur le papier les fictions qui, jusqu’à ce moment, ont volé de bouche en bouche. La contradiction n’est d’ailleurs qu’apparente ; elle n’est que dans les termes. Certains peuples, comme, par exemple, les Scandinaves et les Germains, vivaient à côté de nations civilisées, qui possédaient l’alphabet depuis des centaines d’années ; lorsque, chez eux, l’épopée diffuse et populaire eut fait son temps, lorsque s’éveilla le désir de ramasser les épis et de lier la gerbe, on avait déjà emprunté à ses voisins l’usage des lettres. Il n’en était pas de même des contemporains d’Homère ; leurs relations avec les Phéniciens ne remontaient pas assez haut pour qu’ils leur eussent déjà dérobé le secret

De peindre la parole et de parler aux yeux.