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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/617

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LA QUESTION HOMÉRIQUE.

ton ouvrage, tu l’as vu tout autre qu’il n’est ; il ne produira que l’oubli dans l’esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mémoire. En effet, ils laisseront à ces caractères étrangers le soin de leur rappeler ce qu’ils auront confié aux lettres ; ils ne s’appliqueront plus à en garder, par leurs propres forces, le souvenir intérieur et vivant. »

Rien de plus juste, dans un certain sens. Sans l’écriture, il est vrai, point de prose possible, et, par suite, point de science. Seule, l’écriture permet de classer, de conserver, de consulter à volonté ces longues séries de faits et de raisonnemens qui fournissent la matière de l’histoire, des sciences d’observation et des sciences mathématiques ; mais on ne saurait nier, d’autre part, que, du jour où l’esprit compte sur la plume pour enregistrer la pensée au fur et à mesure qu’elle se produit, il n’est plus tenu de garder en lui-même toute une suite d’idées bien liées, qui, toujours présentes, reparaissent et défilent au premier commandement, dans l’ordre logique. Or cet effort suffit pour donner naissance à l’œuvre d’imagination, au plus beau des poèmes. Là, il n’y a qu’une action à inventer et des caractères à développer. Plus la réflexion aura été prolongée, intense, obstinément fixée sur un même objet, et plus le poète aura chance d’arriver à voir ses personnages vivre et s’agiter sous ses yeux, comme des êtres réels ; mieux il se les représentera avec la diversité de leurs physionomies et de leurs gestes familiers, de manière à lire dans leurs âmes, à savoir d’avance ce que chacun d’eux devra dire et faire dans telle ou telle circonstance. Cette vision, par sa force et sa netteté, ira presque jusqu’à l’hallucination. Comme l’esprit humain, tout en changeant d’outils, ne change pas de nature, aujourd’hui encore la faculté poétique s’exerce dans des conditions qui rappellent à beaucoup d’égards celles où étaient placés les inventeurs des plus anciennes fictions, les auteurs des premières épopées de l’Inde, de la Grèce et de la Germanie. Il est tel romancier qui ne commence à écrire que lorsque, à force d’y penser, il a réglé, jusque dans les moindres détails, toute la marche de son intrigue, lorsqu’il a arrêté tout le canevas de son dialogue. Tel poète moderne ne remettait au papier le dépôt de son œuvre que le jour où la pièce entière, ode, élégie ou drame, était achevée dans sa tête ; n’eût été la tentation d’user des instrumens que l’on a sous la main, tentation à laquelle on finit toujours par céder, il aurait composé ainsi, sans trop de peine, tout un volume. Le difficile, ce n’est donc pas de beaucoup obtenir de la mémoire, — plus on lui demande et plus elle donne, surtout quand elle est aidée par le rythme, — c’est d’avoir du génie, un génie comme celui qui éclate dans l’Iliade.

Dans ces derniers temps, on a demandé souvent à la méthode