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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/615

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LA QUESTION HOMÉRIQUE.

cité conjecturale peut s’y exercer à plaisir et s’y confondre ; mais si l’on est sans prévention, on ne peut méconnaître non plus un grand ensemble et ne pas voir planer dans toute la durée de l’action la haute figure du premier des héros, de celui qui agitait en songe et qui suscitait Alexandre. »

Ce grand ensemble que devinent et que saisissent ainsi d’emblée, dans l’Iliade, les vives intuitions du goût, on prétend qu’il n’a pu ni se former, ni surtout se transmettre et se conserver sans le secours de l’écriture. On a répondu par des considérations qui étaient de nature à lever ces doutes ou tout au moins à en affaiblir singulièrement la portée. « Je trouve, disait M. Girard, que cette argumentation veut expliquer l’inexplicable, et qu’elle se meut en grande partie dans l’incertain. Si j’essaie de me représenter l’âge fortuné auquel on fait remonter la première origine de l’épopée hellénique, cette naissance de la Grèce que le monde n’a vue qu’une fois, dit Wolf lui-même, et qu’il ne reverra plus jamais, au milieu de cette merveilleuse jeunesse, si simple et si riche, où les sens et l’imagination se partagent l’homme tout entier, où les premiers sentimens de l’humanité ont tant de force et tant de grandeur, en vérité, je serais plutôt tenté de me demander si les facultés d’un poète de génie ont des limites que de leur en imposer d’arbitraires. On nie que la mémoire d’un Homère ait été assez forte pour suffire seule à une grande composition. Qu’en sait-on ? »

Il en est de même pour ces assertions tranchantes qui prétendent établir l’impossibilité d’une récitation suivie de l’Iliade et de l’Odyssée ; « des remarques analogues à celles que nous venons de présenter paraissent en diminuer de beaucoup la valeur. Il ne faut pas nous flatter de trop bien connaître l’époque homérique, et surtout il faut nous garder, en lui prêtant nos mœurs, de nous substituer aux véritables auditeurs de ces antiques poèmes. Songeons un instant à ce que devaient être, à l’apogée de la civilisation athénienne, lorsque tant d’autres objets sollicitaient la curiosité des Grecs, les représentations des concours tragiques, à combien de pièces devait suffire, en un ou plusieurs jours, l’attention des spectateurs, et, si je ne me trompe, nous reconnaîtrons deux choses : d’abord qu’il ne fallait pas plusieurs semaines ni même beaucoup de jours pour réciter de suite les seize mille vers de l’Iliade, la plus longue des deux épopées ; ensuite, qu’on ne doit pas se défier si vite de cette foule d’auditeurs que nous cherchons à nous figurer autour d’Homère ou des homérides qui chantent son œuvre. Platon nous représente un contemporain de Socrate, le rapsode Ion d’Éphèse, dans un temps où on lisait Homère et où le drame avait produit la plupart de ses chefs-d’œuvre, passionnant avec les vers du vieux poète un